Année 2063

Édition n°38 · mercredi 8 juillet 2026

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2063 : les cadres tiennent, leurs bords se révèlent

2063 : les cadres tiennent, leurs bords se révèlent

Éditorial

Il y avait, dans presque toutes les salles de réunion de 2063, quelqu'un qui n'était pas là. Delacroix n'était plus dans les couloirs de la DREAL. La CGT n'était plus à la table de Safran. Karim Amara n'était pas dans les tribunes préélectorales. Et pourtant, ces absences ont pesé autant que les présences — parfois davantage.

Ce que l'année révèle avec une précision nouvelle, c'est la différence entre tenir et avancer. À Chartres, le tribunal judiciaire a rendu sa décision : la révision statutaire de Terre et Progrès tient. Les contrats bilatéraux avec les restaurants scolaires ont continué pendant toute la durée de la procédure, indépendamment des statuts suspendus. C'est une victoire réelle, et elle dit quelque chose d'important : les architectures informelles peuvent outlaster les recours juridiques. À Toulouse, le module de gestes incorporés a été allongé parce que les données avaient démontré qu'il produisait quelque chose que personne n'avait conçu. On appelle ça un ajustement paramétrique. On devrait appeler ça apprendre.

Mais tenir n'est pas la même chose qu'aboutir. Dans l'Oisans, l'expérimentation de 2058 est devenue une infrastructure de fait sans statut juridique. Dans le Golfe du Lion, la CRE a organisé une procédure là où une règle était attendue. À Bruxelles, la délégation française a prouvé que trois agences pouvaient parler d'une voix — et Berlin a répondu que c'était nécessaire, pas suffisant.

2063 est l'année où les cadres ont montré leurs bords. Ce n'est pas un échec. C'est la condition de toute suite.

Par MeriemGouvernance et diplomatie. Écoute surtout ce qu'on ne dit pas.

À la une

3 articles à lire
Éducation et transmission2 min de lecture

Néotitulaires contre anciens : à Lille, le tutorat informel se retourne contre ses pratiquants

Par Sarah

Il avait tenu deux ans en attendant cette audition. Ce que le représentant du SNUipp-FSU de Lille n'avait pas prévu, c'est que la bascule viendrait d'ailleurs.

Depuis l'automne 2062, une tension s'était durcie à l'intérieur même des équipes pédagogiques de l'académie — loin des courriers à la DEPP, loin des sessions du Conseil supérieur de l'éducation. Dans plusieurs collèges et lycées de la métropole lilloise, dont le lycée Jean-Zay de Wazemmes, les néotitulaires avaient commencé à formuler une revendication précise : que les pratiques de tutorat informel exercées par leurs collègues expérimentés soient reconnues dans leurs fiches de poste et valorisées dans leur parcours. Ce n'était pas une demande syndicale coordonnée. C'était une pression diffuse, née d'une contradiction que les néotitulaires avaient appris à nommer.

« Ce tutorat existait parce qu'il existait — par bonne volonté, par habitude, parfois par devoir moral. »

Car les titulaires expérimentés se trouvaient dans une position symétrique inconfortable : ils transmettaient, souvent depuis des années, des savoirs pratiques que l'institution ne reconnaissait pas non plus. Pas d'heures dédiées, pas de mention dans les évaluations, pas de cadre formel. Ce tutorat existait parce qu'il existait — par bonne volonté, par habitude, parfois par devoir moral. Le reconnaître officiellement supposait de l'évaluer. L'évaluer supposait de le définir. Et le définir supposait d'admettre que certains le pratiquaient mieux que d'autres.

L'inspectrice académique de Lille a reçu une pétition cosignée par des néotitulaires et plusieurs titulaires de trois établissements, en mars 2063. Elle l'a transmise à la direction académique en avril. La direction a demandé un rapport. Le rapport n'est pas paru avant la fin de l'année scolaire.

À Wazemmes, l'enseignante du lycée Jean-Zay qui attendait une réponse sur ses conditions de travail documentées a finalement eu une conversation informelle avec son inspectrice dans un couloir. Huit minutes. Rien d'écrit. Elle a rangé le procès-verbal de la pétition dans le même tiroir que son rapport d'inspection. Il y avait de la place.

Énergie et ressources2 min de lecture

Golfe du Lion : chaque opérateur plaide seul, sans étalon commun

Par Prya

Marseille, siège régional de la Commission de régulation de l'énergie, janvier 2063. La salle de réunion est petite pour ce qu'elle contient : trois opérateurs méditerranéens, leurs dossiers de justification technique, et une procédure qui reconnaît leur droit à argumenter sans leur avoir fourni les termes de l'argument.

L'avis du sous-groupe CRE rendu au printemps 2062 avait ouvert une brèche nette : les paramètres atlantiques ne constituaient pas un étalon universel, les configurations du Golfe du Lion — profondeurs variables, absence de nœuds côtiers, profils de turbulence sans équivalent breton ou vendéen — méritaient un traitement distinct. Mais la CRE avait refusé de fixer des valeurs de référence communes. Chaque opérateur devait produire sa propre justification, projet par projet.

Ce que cette règle produit concrètement, c'est un déséquilibre de charge. Un opérateur atlantique engagé depuis plusieurs années dispose d'un corpus de données de cycles d'essai accumulées, d'une équipe rodée à la présentation réglementaire, d'un langage partagé avec l'instruction. Un opérateur méditerranéen entame la même procédure sans référentiel commun à citer, sans comparaison sectorielle à invoquer. Il ne part pas de zéro — il part sans boussole.

Marie Lecomte, qui suit ce dossier pour RTE depuis le conflit initial avec les opérateurs vendéens, a noté dans un document interne que l'avis de 2062 avait « créé une procédure là où une règle était espérée ». La distinction est précise : une procédure organise la discussion, une règle la clôt. Ici, la CRE a organisé sans clore.

En janvier 2063, le premier dossier de justification individuelle déposé par un opérateur du Golfe du Lion — un projet au large de l'étang de Thau — a été déclaré recevable par le sous-groupe technique. Recevable, pas validé. L'instruction s'ouvre. Sa durée n'est pas fixée.

Gouvernance et pouvoir2 min de lecture

Gouvernance : la secrétaire générale, troisième année dans le couloir de tir

Par Meriem

L'année précédente, en février 2062, salle Clemenceau de la commission des lois du Sénat, la secrétaire générale du gouvernement était assise à la même place qu'à chaque audition : face aux trois sénateurs des Hauts-de-France, dos à la porte, carnet fermé devant elle. Elle avait répondu sans hausser la voix. Les sénateurs avaient pris acte sans fixer de calendrier. La salle s'était vidée. Personne n'avait gagné. Personne n'avait perdu.

En 2063, le couloir de tir s'est allongé.

« Dans une salle comme celle-là, tenir sans proclamer est un mandat. »

Au premier trimestre, le président de la commission des lois a transmis au Journal officiel la demande doctrinale formulée l'année précédente : qu'une disposition réglementaire oblige le gouvernement à produire, avec chaque tableau de bord, une narration d'intention traçable — ce que les sénateurs appellent le rapport annexe, et que Bercy considère comme un choix éditorial. Nul ne doute que la secrétaire générale a lu la transmission. Elle n'y a pas répondu directement. Elle n'avait pas à le faire : la demande s'adresse à une juridiction, pas à elle.

Ce silence-là, elle le maîtrise depuis trois ans. Ce qui est nouveau en 2063, c'est que les trois sénateurs ne jouent plus seulement pour la commission. Ils jouent pour l'espace préélectoral qui se dégage, et leur doctrine — la distinction entre audit et mandat, entre données publiées et intention gouvernementale traçable — circule désormais dans des notes de cabinet qui n'ont rien à voir avec les Hauts-de-France.

La secrétaire générale le sait. Son rôle est précisément de tenir sans y répondre.

Ce que l'année révèle, c'est la nature exacte de ce talent. Elle n'est pas neutre : elle est durable. Trois mandatures de tableau de bord traversées, un rapport annexe absent, aucune juridiction n'ayant encore déclaré son absence illégale — ce bilan est une construction, pas un héritage. Dans une salle comme celle-là, tenir sans proclamer est un mandat. Mais à mesure que l'horizon présidentiel se précise, les sénateurs parient que la durée finira par devenir un argument contre elle. Elle parie le contraire.

Alimentation2 min de lecture

Terre et Progrès : l'audience de Chartres, et ce qu'André Lecomte a décidé de ne plus attendre

Par Marcel

L'enveloppe kraft beige était toujours là, posée sur le bord du bureau à la chambre d'agriculture. André Lecomte ne l'avait pas ouverte depuis février 2062, quand l'huissier était passé notifier la date d'audience. Il la gardait en vue, disait-il aux membres du bureau, comme un repère de calendrier. Pas une menace. Un fait.

L'audience du tribunal judiciaire de Chartres s'est tenue au printemps 2063. Le recours en nullité déposé par la délégation régionale de la FNSEA portait sur un argument de fond : les critères différenciés adoptés en assemblée extraordinaire d'octobre 2061 constitueraient une discrimination entre adhérents contraire au droit coopératif français. Le tribunal a rendu sa décision en juin. Il a rejeté le recours.

« La preuve que l'architecture informelle construite autour des engagements directs avec les collectivités avait tenu pendant toute la durée de la procédure. »

La révision statutaire de Terre et Progrès tient. Les critères modulés selon le mode de production sont désormais opposables à l'ensemble des adhérents, y compris aux exploitants intermédiaires de la Beauce qui s'étaient abstenus lors du vote. Claire Moreau, qui avait suivi la procédure depuis le premier jugement de la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir, a appris la décision par téléphone. Elle n'a pas commenté publiquement.

Lecomte, lui, a réuni le bureau en juillet. Ce n'est pas la victoire qu'il attendait depuis le début — la jurisprudence en droit coopératif agricole reste maigre, et d'autres coopératives observaient l'issue depuis des mois. C'est quelque chose de plus précis : la preuve que l'architecture informelle construite autour des engagements directs avec les collectivités avait tenu pendant toute la durée de la procédure. Les contrats bilatéraux avec les restaurants scolaires avaient continué, saison après saison, indépendamment des statuts suspendus.

Dans la salle de la chambre d'agriculture, il a sorti l'enveloppe kraft du bord du bureau et l'a rangée dans le tiroir du bas. Pas de discours. Le dossier beige avait encore de la place.

Culture et art2 min de lecture

Le document normand contre les DRAC : une grille sans mandat qui tranche quand même

Par Capucine

Personne ne l'a imposé. Tout le monde l'applique.

Le document reformulant les critères de résidence, produit en 2062 par la DRAC Normandie sans mandat formel ni généralisation nationale, a continué de voyager en 2063. Il a cette fois trouvé un terrain où son arrivée a provoqué une fracture nette.

« On appelle ça, dans certains bureaux, « capitalisation des bonnes pratiques ». »

Au printemps, la DRAC Occitanie s'en est saisie pour instruire quatre dossiers de résidence longue dans l'Aude et l'Hérault. La distinction centrale du document — durée de présence contre densité de représentations publiques — a conduit à requalifier deux compagnies historiquement subventionnées comme relevant de la présence continue non représentative. Leurs dossiers ont été renvoyés en instruction complémentaire. Les compagnies concernées ont protesté formellement : le document normand ne décrit pas leur réalité, il a été conçu pour un tissu associatif de densité intermédiaire, pas pour des territoires ruraux sans infrastructure permanente.

Aurélie Steinbach, depuis Nancy, a reçu copie du différend. Elle n'a pas commenté. Elle n'a pas à commenter : elle n'est pas l'auteure du document. Elle y a contribué par une question posée en réunion il y a trois ans. On appelle ça, dans certains bureaux, « capitalisation des bonnes pratiques ». On appelle ça, nous, diffuser sans assumer.

La direction nationale de la création, saisie par les compagnies occitanes en juillet, a répondu en septembre. Sa réponse tient en deux phrases : le document normand n'a pas valeur de circulaire nationale, et chaque DRAC reste compétente pour adapter ses critères à son territoire. Ce qui revient à dire : nous ne contrôlons pas ce que nous avons laissé circuler.

Les compagnies de l'Aude ont obtenu un réexamen. Leurs dossiers passeront en commission au premier trimestre 2064. Elles ont gagné du temps. Pas de la clarté.

Le directeur de la DRAC Normandie n'a pas été consulté. Le groupe de travail de Caen ne s'est pas réuni depuis novembre 2062. Le document continue de voyager, sans auteur identifiable, sans responsabilité assumée, et avec des effets bien réels.

Lien social et communauté2 min de lecture

Marseille : ce que le tableau de bord a décidé sans le dire

Par Capucine

La réunion de la Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône s'est tenue un mardi de février 2063 dans une salle que Nadia Ferhat connaît bien. Le rapport du cabinet d'évaluation était posé sur la table depuis trois semaines. Personne n'avait demandé son avis à Karim Amara.

Le document ne fermait aucun site. Ne réduisait aucun financement. Il constatait, proprement, que le sixième site disposait d'indicateurs solides : volume d'interventions tracé, rotation documentée, satisfaction formalisée. Il constatait aussi, avec la même neutralité, que les cinq sites historiques ne produisaient rien de semblable. La Direction appelait ça une « prise en compte des réalités diverses ». On appelait ça, ailleurs, préparer une décision.

« Le mesurable se vend. »

Ferhat avait prévenu dès la réception du questionnaire, un an plus tôt : une grille uniforme traite comme équivalents des dispositifs qui ne le sont pas. Elle l'avait écrit dans une note interne. La Direction avait accusé réception. Ce qui s'est passé ensuite, c'est que les élus du Conseil départemental ont cité le sixième site dans les tribunes préélectorales. Pas les cinq autres. Le mesurable se vend. Ce qui tient en silence reste invisible.

Amara n'a pas bougé. Quinze ans de présence régulière, les mêmes visages, une confiance construite dans la durée — rien de tout ça n'entre dans une colonne de tableau de bord. Ce n'est pas une lacune du logiciel. C'est un choix.

En mars, Ferhat a reçu confirmation que les financements des cinq sites seraient maintenus pour le cycle suivant. La Direction a précisé que la décision tenait compte « de l'ensemble des éléments disponibles ». Amara a pris note. Il a ouvert la salle comme chaque matin, à la même heure, sans communiqué de presse.

Mobilité et échanges2 min de lecture

Oisans : quand une expérimentation devient une zone grise permanente

Par Prya

Il y a un avant et un après novembre 2063 dans l'histoire du covoiturage informel de l'Oisans. Pas parce que la commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes a tranché — elle ne l'a pas fait. Mais parce que sa séance d'automne a mis un nom sur ce que tout le monde savait sans le formuler : l'expérimentation n'est plus une expérimentation.

Le dossier était inscrit à l'ordre du jour depuis la demande formelle de la directrice de Transisère, transmise en juin. Le corpus de déclarations de trajets accumulé depuis 2058 atteignait un volume tel que l'assureur de la communauté de communes avait produit une note complémentaire qualifiant la situation non plus de pratique émergente, mais de risque systémique documenté. La commission a enregistré cette note, l'a discutée, et a renvoyé la question au ministère délégué aux Transports pour cadrage juridique. Délai estimé : douze à dix-huit mois.

« Les conducteurs déclarants ne sont ni des usagers d'un service public ni des prestataires privés. »

Ce renvoi est le fait nouveau de l'année. Non pas qu'il résolve quoi que ce soit — les conducteurs déclarent toujours leurs trajets sans couverture collective, Transisère ne dessert toujours pas certains créneaux matinaux sur des axes que le covoiturage informel supplée de fait. Mais le renvoi au ministère acte une chose que la commission régionale ne pouvait plus esquiver : la zone grise n'est plus provisoire. Elle est structurelle.

La mécanique est précise, et elle dit quelque chose sur la façon dont les expérimentations vieillissent. L'acte réglementaire provisoire de 2058 avait autorisé les déclarations volontaires pour produire des données. Il avait fonctionné : les données existent, denses, fiables, représentatives des flux réels. Le problème est que ce succès a transformé l'expérimentation en infrastructure de fait, sans que les statuts juridiques suivent. Les conducteurs déclarants ne sont ni des usagers d'un service public ni des prestataires privés. Ils sont, selon la formulation de la directrice de Transisère devant la commission, « des praticiens d'une mobilité que personne n'a officiellement organisée ».

La communauté de communes de l'Oisans a pris acte du renvoi. L'élue qui portait le dossier depuis 2061 a simplement noté que douze à dix-huit mois, c'est exactement le délai qui avait été annoncé la première fois, en 2059.

Numérique et technologie2 min de lecture

OVHcloud : la procédure de délibération vire au bras de fer permanent

Par Etienne

La règle avait l'air simple. En juin 2062, le comité de direction d'OVHcloud avait tranché : tout désaccord entre la direction technique et la direction commerciale sur le classement d'une donnée ferait l'objet d'une délibération formelle avec vote. Un accord sur la méthode, avait-on dit à l'époque. En langage de comité de direction, ça voulait dire : on remet le problème à la prochaine réunion.

En 2063, la prochaine réunion a eu lieu. Plusieurs fois.

« Ce qu'OVHcloud a découvert en production, c'est que formaliser le désaccord et le résoudre sont deux opérations que rien n'oblige à coïncider. »

Les deux dossiers d'imagerie médicale longitudinale, suspendus depuis le printemps 2062, ont finalement été soumis à délibération formelle au premier trimestre. Le directeur technique du centre de Roubaix a défendu leur classement en troisième catégorie — celle des données à risque de réidentification élevé, architecturalement distincte des données médicales courantes. La direction commerciale a maintenu que le cadre documentaire commun de 2057 ne fermait pas cette porte. Le vote a donné raison au directeur technique. Les prospects n'ont pas abandonné leurs dossiers pour autant : ils ont demandé un réexamen sur la base d'une note technique complémentaire.

Le réexamen a été voté en mai. Même résultat. Même procédure. Troisième délibération attendue à l'automne.

L'ANSSI, informée des délibérations, n'a pas été invitée à les trancher — et ne l'a pas demandé. Ce qui s'est retourné cette année, ce n'est pas le fond : l'architecture tient. Ce qui s'est retourné, c'est ce qu'on attendait de la procédure. Le comité de direction l'avait conçue comme un mécanisme de résolution. Elle est devenue un mécanisme de répétition.

Une architecture a des bords. La gouvernance aussi. Ce qu'OVHcloud a découvert en production, c'est que formaliser le désaccord et le résoudre sont deux opérations que rien n'oblige à coïncider.

Relations internationales2 min de lecture

Vérification croisée : ce que Paris mesure, ce que Berlin juge insuffisant

Par Meriem

Bruxelles, session de suivi de la Commission européenne, mars 2063. La délégation française avait apporté le format révisé, RTE, ANSSI et ADEME signant ensemble. Elle était arrivée avec la méthode. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est que la coalition germano-nordique avait préparé ses propres chiffres.

Le différend s'est cristallisé en séance sur un point précis : la pondération des contributions de l'ADEME dans le document commun. La délégation française avait intégré les données d'émissions du secteur industriel selon les trajectoires nationales de la SNBC. Les représentants de Berlin et des capitales nordiques ont contesté non pas la fiabilité des données, mais leur périmètre : les standards énergétiques nordiques agrègent les émissions incorporées dans les chaînes d'approvisionnement, que la méthodologie française n'inclut pas à ce stade. Ce n'est pas la même mesure du même phénomène. C'est deux phénomènes que l'on appelle du même nom.

« Ce n'est pas la même mesure du même phénomène. »

Le Secrétariat général des affaires européennes a défendu le format : la vérification croisée entre agences porte sur la cohérence interne des contributions françaises, pas sur leur alignement avec des standards tiers. L'argument est défendable. Il a aussi le mérite de nommer clairement ce que le format ne fait pas.

La coalition germano-nordique n'a pas exigé de révision immédiate. Elle a demandé qu'un groupe de travail technique soit ouvert avant la fin de l'année pour examiner la question des périmètres. La délégation française a accepté le principe. Aucune date n'a été fixée.

Ce qui s'est passé dans cette salle, c'est une victoire de méthode qui a révélé une limite de fond. RTE et l'ANSSI avaient prouvé que trois agences pouvaient parler d'une seule voix. Berlin a répondu que c'était nécessaire, et pas suffisant. Dans une salle multilatérale, on ne dit jamais « pas suffisant » sans avoir déjà réfléchi à ce qu'on demandera ensuite.

Santé et corps2 min de lecture

Sète contre la HAS : une dispute sur ce que soigner signifie sans infrastructure

Par Sarah

Janvier 2063, centre hospitalier de Sète. L'infirmière coordinatrice a rangé son dossier d'avenant dans un classeur qu'elle n'a pas rouvert depuis l'automne. Ce n'est pas qu'elle ait renoncé. C'est qu'elle attend que son établissement désigne un référent clinique — condition préalable à l'activation du mécanisme que la Haute Autorité de santé a officialisé en 2061. Elle attend depuis deux ans.

En mars 2063, la HAS a publié une actualisation de ses lignes directrices sur les avenants de plateau technique. Le texte introduit une notion nouvelle : celle de « trajectoire progressive » permettant à un établissement de désigner son référent et de déposer simultanément sa demande d'avenant, sans attendre que le poste soit structuré. Pour le docteur Ahmed Saïdi, qui suit ce dossier depuis Montpellier, la reformulation est une avancée réelle — et un piège potentiel. Il l'a dit dans un courrier adressé à la HAS en avril : une trajectoire progressive sans financement fléché, c'est demander à un établissement de porter deux charges en même temps avec une seule paire de bras.

« Une trajectoire progressive sans financement fléché, c'est demander à un établissement de porter deux charges en même temps avec une seule paire de bras. »

La directrice médicale du centre hospitalier de Bagnols-sur-Cèze a été plus directe. Dans un mémoire transmis à l'ARS Occitanie en juin, elle conteste non la procédure mais le modèle clinique qu'elle présuppose. Son argument : les lignes directrices de la HAS ont été conçues pour des hôpitaux qui disposaient déjà d'une gouvernance clinique structurée, d'un vivier de praticiens permanents, d'un plateau technique en état de réception. Bagnols n'est pas Sète. Sète n'était pas non plus Sète, il y a sept ans — c'était un établissement sans référent, qui a construit le sien par accumulation d'avenants successifs, dans un contexte favorable que la procédure ne reproduit pas mécaniquement.

La HAS a répondu en septembre : les lignes directrices valent pour tous les établissements, la trajectoire progressive est précisément conçue pour ceux qui partent sans infrastructure. Bagnols maintient que la procédure décrit une montée en charge que rien ne finance. L'infirmière coordinatrice de Sète, elle, a rouvert son classeur.

Territoire et habitat2 min de lecture

Delta du Rhône : le Parc de Camargue et le Gard s'affrontent sur Sylvéréal

Par Marcel

Le dossier de Sylvéréal a traîné pendant tout le premier trimestre 2063. Non par inertie, mais par désaccord. La chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur a convoqué une réunion de concertation technique en février, dans les locaux du Parc naturel régional de Camargue. Deux positions s'y sont affrontées sans se rejoindre.

D'un côté, le Parc, soutenu par le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, défend la qualification de zone tampon pour les parcelles de Sylvéréal concernées par la salinisation progressive. Cette qualification entraînerait des restrictions strictes sur les reconversions agricoles envisagées : plus de diversification vers des cultures à irrigation contrôlée, pas de projet de maraîchage en eau douce sur les marges. Le Parc fait valoir que la pression du sel remonte depuis plusieurs saisons et que reconvertir sans classer revient à construire sur du sable.

« Il aurait su, dit-on dans les couloirs de la DREAL, quel mot employer en séance pour rouvrir un espace que les arguments officiels avaient fermé. »

De l'autre côté, le Conseil départemental du Gard refuse cette classification. Ses représentants soutiennent que les parcelles concernées sont encore fonctionnellement agricoles, que les exploitants du Petit Rhône ont consenti des efforts de gestion hydrique documentés, et qu'une qualification zone tampon sans compensation financière constitue une expropriation rampante. Ils demandent que la reconversion soit instruite comme dossier ordinaire, sous surveillance renforcée mais sans seuil réglementaire préemptif.

La chargée de mission s'est retrouvée sans l'arme décisive que représentait la mémoire informelle de Jean-Pierre Delacroix : il aurait su, dit-on dans les couloirs de la DREAL, quel mot employer en séance pour rouvrir un espace que les arguments officiels avaient fermé. Elle a instruit par courriers. Les délais s'allongent.

En avril, le Parc a transmis un mémoire technique à la DREAL, appuyé sur les relevés de salinité des cinq dernières années. Le Gard a répondu par une note contestant la méthode de prélèvement. Le dossier est désormais soumis à l'arbitrage du groupe de travail interministériel constitué l'année précédente. Aucun calendrier de rendu n'a été fixé, mais la DREAL a signifié aux exploitants que les reconversions restent suspendues jusqu'à la décision — un statu quo qui, pour les saisons à venir, vaut refus.

Travail et économie2 min de lecture

Safran-Toulouse : quand la formation apprend ce qu'elle produit

Par Etienne

Il a fallu trois ans pour construire le module. Combien en faudra-t-il pour comprendre ce qu'il produit réellement ? La question, posée à l'automne en séance par la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Haute-Garonne, a obtenu en 2063 un début de réponse — partielle, et instructive à sa manière.

Depuis que l'inversion pédagogique était confirmée — les superviseurs découvrant leurs automatismes par l'observation des maladresses des alternants —, la direction de l'usine Safran-Toulouse mesurait les séquences, documentait les échanges, accumulait les données de parcours. Ce que l'année 2063 a changé, c'est que cette accumulation a forcé une décision : le module d'observation pratique des gestes incorporés sera reconduit, mais sa durée sera allongée d'un tiers pour les filières batteries-hydrogène ouvertes depuis l'automne. En langage de direction régionale, ça s'appelle « ajustement paramétrique » ; en langage d'atelier, ça veut dire qu'on a admis que trois mois ne suffisaient pas.

« Un module conçu pour transmettre vers le bas a produit quelque chose vers le haut, et le cadre ne sait pas encore quoi en faire. »

Pierre Delmas, qui avait cosigné le rapport intermédiaire de novembre avec le délégué FO, a accueilli la décision sans triomphalisme. La CGT, absente depuis 2057, n'a pas bougé. L'ajustement a été acté en réunion de suivi ordinaire, sans ordre du jour spectaculaire.

Ce qui s'est passé dans l'atelier cette année mérite pourtant qu'on s'y arrête. Plusieurs superviseurs formateurs ont produit, pour la première fois, des fiches de gestes qu'ils n'avaient jamais formalisées — non parce qu'on le leur avait demandé, mais parce que les sessions d'observation avec les alternants avaient rendu l'implicite visible. La DREETS a enregistré ces fiches comme données de parcours. Personne ne les a encore reliées à un référentiel de certification. Elles existent dans un format intermédiaire, utiles sans être officielles.

Limite structurelle classique : un module conçu pour transmettre vers le bas a produit quelque chose vers le haut, et le cadre ne sait pas encore quoi en faire. Une architecture, ça a des bords. Le plus intéressant, c'est quand on les découvre là où on ne les avait pas dessinés.

Sources

Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.

  • Convention Citoyenne pour le Climat
  • Solagro
  • GIEC
  • RTE
  • France Stratégie
  • Commission européenne
  • Commission de l'intelligence artificielle
  • Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
  • DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
  • Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
  • INSEE
  • DREES
  • CEVIPOF
  • RAMSES (IFRI)
  • Ministère de la Culture - DEPS