
2037 : la France confrontée au coût réel de ses propres promesses
Éditorial
2037 ressemble à l'année des promesses rattrapées par leur propre logique. Partout, ce que l'on avait présenté comme une avancée — juridique, contractuelle, doctrinale, éthique — révèle ses effets de bord, ses angles morts, ses demi-mesures. La jurisprudence ZAN, censée corriger la rigidité normative, produit des détournements que ses propres défenseurs désavouent. Le droit à l'ignorance prédictive, victoire éthique célébrée, transforme les médecins de la Timone en porteurs solitaires de vérités qu'ils ne peuvent plus partager. L'accord CFDT sur l'automatisation, présenté en 2033 comme un modèle de dialogue social, s'effondre site après site sous le poids de ce qu'il n'a jamais contraint.
Ce fil traverse les domaines les plus différents et désigne un même problème : la France sait construire des cadres, elle peine à les habiter. Les textes sont votés, les décrets manquent — le Sénat vient de le rappeler avec une sécheresse inédite. Les normes sont produites, leur incarnation technique fait défaut — Bruxelles l'observe avec une inquiétude croissante.
Mais 2037 n'est pas seulement l'année de la désillusion. À Chartres, des agriculteurs beaucerons ont voté un changement de cap que personne ne sait encore financer — et ils le savent. C'est peut-être là la forme de maturité propre à cette France de 2037 : elle n'ignore plus le prix de ce qu'elle décide.
À la une
3 articles à lireChartres, salle 14 : le vote qui redessine les coopératives françaises
Ce matin de mars, dans la salle 14 de la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir, l'atmosphère est lourde.
2 min de lecture →Culture et artLes DRAC face au retour de flamme de la doctrine critique
La rupture esthétique de 2036 avait été célébrée comme une libération intellectuelle dans les cercles institutionnels de la culture française.
2 min de lecture →Éducation et transmissionTransmission ou compétences : la fracture pédagogique que l'arbitrage Blanchard n'a pas refermée
L'arbitrage de novembre 2036 devait clore un débat paralysant.
2 min de lecture →Chartres, salle 14 : le vote qui redessine les coopératives françaises
Ce matin de mars, dans la salle 14 de la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir, l'atmosphère est lourde. Une centaine d'adhérents de la coopérative Terre et Progrès sont assis en rangs serrés, certains depuis l'aube après des heures de route depuis les plateaux beaucerons. Sur l'estrade, André Lecomte, président de la coopérative depuis une décennie, fixe la salle avec une raideur inhabituelle.
Le vote qui vient de s'achever ne lui a pas été favorable. La résolution portée par le collectif Autonomie alimentaire 28, défendue avec obstination par Paul Moreau, a recueilli une majorité courte mais nette. La coopérative s'engage désormais à planifier une part de ses assolements selon les besoins alimentaires du bassin local, rompant avec la logique de prix de marché qui guidait jusqu'ici ses orientations.
Lecomte range ses notes lentement. « Nous venons de voter quelque chose que nous ne savons pas encore financer », dit-il simplement, sans hausser la voix. Plusieurs adhérents acquiescent en silence. Paul Moreau, lui, n'exulte pas : il sait que le vote n'est qu'un commencement. « Le plus dur commence maintenant », reconnaît-il. Claire Moreau, qui avait soutenu la résolution comme cohérence nécessaire de la transition agroécologique, reste assise après la levée de séance, consultant ses cahiers de comptes.
Dans les couloirs, les représentants de la Chambre d'agriculture du Loiret observent la scène avec une attention particulière. Plusieurs coopératives régionales avaient conditionné leur propre trajectoire à l'issue du vote de Chartres. Le résultat circulera vite. Certains délégués présents dans la salle partiront cet après-midi vers leurs propres assemblées générales, le dossier sous le bras.
Sur la fenêtre de la salle 14, le printemps beauçeron s'étire vers des champs encore indifférents aux décisions humaines.
Les DRAC face au retour de flamme de la doctrine critique
La rupture esthétique de 2036 avait été célébrée comme une libération intellectuelle dans les cercles institutionnels de la culture française. L'abandon de la rhétorique de l'accès pour tous au profit d'une exigence critique assumée, traduit dans les nouveaux critères DRAC de novembre 2036, semblait ouvrir une ère nouvelle. En 2037, le retour de flamme est là, et il vient d'où on ne l'attendait pas.
Les premiers signaux ont émergé au printemps, dans plusieurs villes moyennes où les structures culturelles dépendant des financements DRAC ont commencé à rendre compte des effets concrets de la nouvelle doctrine. À Châlons-en-Champagne, le directeur de la scène nationale a présenté en mars un bilan de saison préoccupant : la programmation confrontationnelle saluée par les critiques parisiens a vu sa fréquentation chuter d'un tiers. La DRAC Grand Est, interrogée sur les conséquences à tirer, a répondu en maintenant le cap — mais le silence des élus locaux finançant partiellement la structure valait désaccord.
Hélène Morvan, ministre de la Culture, reçoit depuis l'automne des remontées similaires de plusieurs directions régionales. Elles n'ont pas produit d'annonce de volte-face — la ministre a appris, dans cette fonction, à ne pas multiplier les virages doctrinaux spectaculaires. Mais une note interne de mars, dont l'existence a été confirmée par la directrice de l'école des beaux-arts de Lyon, suggère un recalibrage discret : les critères DRAC seraient prochainement complétés d'un volet sur l'accessibilité des démarches critiques, c'est-à-dire sur la médiation jugée jusqu'ici suspecte.
Ce que la directrice de Lyon appelle pudiquement une « réintroduction de la pédagogie dans l'exigence » revient, pour une partie des enseignants formés dans les années 2020 qui avaient porté la rupture de 2036, à une capitulation partielle. Pour d'autres, c'est simplement l'épreuve du réel.
Transmission ou compétences : la fracture pédagogique que l'arbitrage Blanchard n'a pas refermée
L'arbitrage de novembre 2036 devait clore un débat paralysant. Il en a ouvert un autre, plus ancien et plus profond. En validant des approches différentes selon les territoires, l'inspectrice générale Sylvie Blanchard a involontairement donné une légitimité institutionnelle à un conflit pédagogique qui couvait depuis des années : faut-il transmettre des savoirs fondamentaux explicites, ou former des élèves à des compétences transversales ? Ce désaccord de fond, que le numérique avait provisoirement recouvert, ressurgit en 2037 avec une vigueur renouvelée.
À l'école de Sarcelles, le directeur qui avait conduit l'expérimentation hybride défend aujourd'hui une approche par compétences outillée numériquement. Dans plusieurs établissements de Créteil, ses collègues racontent une réalité inverse : les élèves arrivant en sixième maîtrisent des outils, pas des textes. La représentante des parents d'élèves de Seine-Saint-Denis résume l'inquiétude avec brutalité : « On nous parle de parcours personnalisés, mais nos enfants ne savent plus analyser une phrase. »
Du côté du SNUipp-FSU, le représentant syndical défend désormais l'enseignement explicite des fondamentaux comme une exigence d'équité sociale, non de conservatisme. La déléguée SUD Éducation, elle, conteste la méthode autant que l'outil : pour elle, la transmission directe magistrale a échoué bien avant l'arrivée des écrans. Ce désaccord-là ne se résout pas par une circulaire.
Sylvie Blanchard, dont le mandat s'est achevé au printemps, a transmis à sa successeure à la tête du groupe de travail une note signalant que la différenciation territoriale validée en 2036 risque de figer les inégalités pédagogiques autant que matérielles. La DEPP n'a pas encore proposé de cadre d'évaluation cohérent pour des élèves formés selon des doctrines divergentes. C'est cette lacune, plus que toute querelle de moyens, qui constitue le vrai héritage ouvert de l'année 2037 pour l'école française.
RTE : le conflit entre décentralisation et coût opérationnel cristallise les choix de 2037
Dans les couloirs du centre de dispatch de Saint-Denis, la tension est palpable depuis le début de l'année. D'un côté, le directeur technique de RTE défend la poursuite de l'architecture décentralisée lancée en septembre 2036 après les défaillances successives qui avaient mis en lumière la fragilité d'un système hypercentralisé. De l'autre, des ingénieurs financiers de Bercy, associés au dossier depuis l'hiver, alertent sur les coûts croissants de la transformation : multiplier les unités de pilotage autonomes en Bretagne et en Occitanie revient à financer en parallèle deux doctrines d'exploitation incompatibles, l'ancienne n'étant pas encore éteinte.
L'ingénieure Marie Lecomte, qui avait été parmi les premières à reconnaître les failles de la centralisation lors de la cyberattaque d'août 2036, défend aujourd'hui le processus avec une conviction qui n'a pas faibli. « Nous n'avons pas le droit de rebrousser chemin parce que c'est coûteux. Le coût d'une nouvelle défaillance systémique serait autrement plus élevé », a-t-elle déclaré en mars devant un comité technique réunissant l'ANSSI et des représentants de la Commission de régulation de l'énergie.
Mais le superviseur du centre de Saint-Denis, dont les équipes réapprennent depuis dix-huit mois des procédures dégradées abandonnées depuis 2034, pointe une réalité moins nette : les unités bretonnes et occitanes n'ont pas encore été testées dans des conditions de pic extrême. La canicule du printemps 2037, moins sévère que redouté, n'a pas constitué l'épreuve décisive attendue.
L'ANSSI, dont les protocoles de cybersécurité décentralisés sont toujours en phase de validation, a publié en janvier une note interne estimant que la pleine effectivité du nouveau dispositif ne pourra être garantie avant la fin de l'année au plus tôt. Entre les partisans d'une accélération et ceux qui réclament une pause pour consolider les acquis, aucun camp n'a encore remporté l'arbitrage. La prochaine revue de doctrine est fixée à l'automne — avant la saison hivernale, dont RTE ne peut se permettre d'entrer sans certitudes.
La commission des lois : quand le Parlement redécouvre qu'il peut exiger des comptes
La commission des lois du Sénat n'avait pas prévu que cette séance de mai deviendrait mémorable. La salle Clemenceau était à moitié pleine lorsque le président de la commission, Laurent Fauconnier, a demandé à la secrétaire générale du gouvernement de produire, avant la fin du mois, la liste exhaustive des décrets d'application non publiés depuis 2034. La demande était formellement anodine. Son contexte ne l'était pas.
Depuis le début de l'année, la commission instruit discrètement un sujet qui irrite l'exécutif : l'écart entre les lois votées par le Parlement et les textes réglementaires qui permettent leur entrée en vigueur. Plusieurs réformes adoptées entre 2033 et 2035 — concernant la participation des agents publics aux décisions d'organisation de leurs services, le droit de recours des usagers face aux décisions administratives assistées — restent partiellement inapplicables faute de décrets. L'administration a géré dans l'intervalle par voie de circulaires internes, sans base législative solide.
Fauconnier a pris soin de ne pas nommer les ministères défaillants dans ses questions écrites. Mais un représentant de la FSU, auditionné la semaine précédente, avait été moins ménager : selon lui, l'absence de textes d'application n'est pas de la négligence, c'est une stratégie. Elle laisse à l'exécutif une latitude d'interprétation que le législateur n'avait pas voulue lui accorder.
La secrétaire générale a répondu posément, invoquant les contraintes de calendrier et la complexité technique des arbitrages interministériels. Fauconnier a écouté, puis a rappelé que le Conseil d'État avait, dans une note de doctrine publiée en mars, réaffirmé que le délai raisonnable de publication des décrets d'application est une obligation constitutionnelle, non une recommandation. La séance s'est terminée sans éclat. Mais la liste demandée doit arriver sur les bureaux de la commission avant l'été. C'est la première fois depuis plusieurs années que le Sénat use de ce levier sans attendre une crise pour le justifier.
Marseille : qui recrute pour remplacer ce qu'on ne peut pas remplacer ?
Le poste est ouvert depuis novembre 2036. Coordinatrice ou coordinateur de la Maison Pour Tous du quartier Saint-Mauront à Marseille, CDI, cadre de la fonction publique territoriale. Le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, qui finance le dispositif, a reçu plusieurs dizaines de candidatures. Il en a retenu quatre pour un entretien. Aucune n'a abouti à une embauche.
Le différend qui bloque le recrutement est devenu un conflit ouvert entre deux visions incompatibles du poste. D'un côté, la direction des solidarités du Conseil départemental exige un profil de cadre intermédiaire capable de rendre des comptes sur des indicateurs quantifiés de participation, de satisfaction et d'impact — les fameux critères réclamés par le ministère de la Cohésion des territoires depuis que le modèle marseillais a été labellisé nationalement. De l'autre, une ancienne collègue de la coordinatrice démissionnaire, qui assure l'intérim depuis septembre, refuse de voir le poste défini selon ces critères. « On ne recrute pas un gestionnaire de flux. On cherche quelqu'un qui sait que sa présence compte avant que ses tableaux de bord existent », dit-elle lors d'une réunion de bilan interne en janvier.
Le ministère de la Cohésion des territoires, informé du blocage, a dépêché une inspectrice en février. Son rapport, dont des extraits ont circulé dans les équipes, préconise d'« adapter les métriques à la spécificité du dispositif » — formulation jugée insuffisamment contraignante par la direction départementale et trop bureaucratique par l'équipe de terrain.
À Lille et en Lorraine, les équipes d'essaimage qui peinent depuis un an à reproduire l'alchimie originelle regardent l'impasse marseillaise avec une anxiété particulière : si Marseille elle-même ne parvient pas à se succéder à elle-même, la question de leur propre légitimité devient plus pressante encore.
Le poste est toujours ouvert. La cinquième vague de candidatures doit être dépouillée avant l'été.
Le maire de Sassenage : trois ans sur la ligne de front des mobilités périurbaines
Élu en 2020 sur un programme de développement local classique, le maire de Sassenage n'avait pas prévu de devenir l'une des figures nationales du conflit périurbain sur les mobilités durables. En janvier 2036, il avait cosigné la menace collective de retrait du dispositif métropolitain grenoblois avec quatorze de ses homologues de la vallée du Grésivaudan. Dix-huit mois plus tard, il est toujours là — mais dans un rapport de force qui a évolué sans se résoudre.
Le collectif des quinze maires n'a pas mis à exécution sa menace de juin 2036. Le président de Grenoble Métropole a convoqué une table de négociation d'urgence, qui a débouché sur un moratoire de facto sur l'extension des zones à faibles émissions dans les communes périurbaines signataires. Ce moratoire expire en décembre 2037.
Depuis, le maire de Sassenage occupe une position inconfortable. Il a obtenu le gel temporaire qu'il demandait, mais pas la solution structurelle : les lignes de bus renforcées promises par la Fédération française des usagers de la bicyclette, à titre de médiation, n'ont été financées qu'à moitié faute de budget intercommunal suffisant. Une habitante de Vizille, dont le témoignage sur l'heure quotidienne supplémentaire de déplacement avait été abondamment cité lors de la crise de 2036, continue de parcourir le même trajet avec les mêmes contraintes.
Renault et Stellantis n'ont toujours pas mis sur le marché de véhicule électrique abordable adapté aux longs trajets périurbains. La promesse gouvernementale d'un plan d'accompagnement, annoncée fin 2035, reste lettre morte côté financements concrets.
En privé, le maire de Sassenage reconnaît qu'il a gagné du temps, pas du terrain. Le moratoire de décembre arrive. Il devra soit renégocier, soit tenir une menace qu'il sait irréalisable sans alternative crédible de mobilité pour ses administrés.
Contrats cloud : l'année où les ETI françaises ont cessé de résister aux conditions américaines
Ce n'est pas un texte de doctrine qui a marqué l'année numérique 2037. C'est une série de renouvellements de contrats. Au printemps, plusieurs entreprises de taille intermédiaire du secteur industriel — dont un équipementier aéronautique du bassin toulousain et une mutuelle d'assurance nordiste — ont reconduit leurs engagements avec des opérateurs américains de cloud, après avoir étudié pendant des mois les alternatives françaises. Le résultat a été sans appel : les délais de migration proposés par les acteurs nationaux, dont OVHcloud, s'étiraient sur plusieurs années, et les garanties de continuité de service pendant la transition restaient imprécises.
Ce mouvement a cristallisé un débat que les équipes techniques de l'ANSSI portaient depuis l'hiver : la décentralisation de l'architecture cybersécurité nationale, lancée à marche forcée après les défaillances de 2036, a absorbé une large part des ressources d'ingénierie disponibles dans l'écosystème français du cloud souverain. Ce qui devait renforcer la résilience collective a momentanément affaibli la capacité de conquête commerciale des acteurs nationaux face à des opérateurs américains stabilisés et disposant de capacités contractuelles immédiatement mobilisables.
La tension s'est rendue visible en juin lors d'une audition à la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale. Des représentants de la filière numérique française ont décrit un ciseau : d'un côté, une ambition publique de souveraineté ; de l'autre, des délais et des coûts de transition qui rendent cette ambition intenable pour les acheteurs privés sous pression opérationnelle. Le haut fonctionnaire de l'ANSSI présent à la séance n'a pas contesté le diagnostic. Il a simplement rappelé que la robustesse et la conquête commerciale obéissent à des calendriers incompatibles à court terme.
L'arbitrage reste ouvert. Mais 2037 est l'année où l'écart entre les deux s'est mesuré en euros et en signatures — pas en discours.
La France dans le monde en 2037 : entre légitimité normative et crédibilité technique en lambeaux
L'année 2037 confirme la géométrie paradoxale de la position française en Europe et dans le monde. Paris reste un producteur de normes reconnu — sur le climat, sur le numérique, sur la gouvernance des données — mais sa capacité à incarner ces normes dans des réalisations techniques tangibles est de plus en plus ouvertement questionnée par ses partenaires.
La révision stratégique en cours sur la souveraineté numérique, associée aux défaillances du réseau électrique en 2036, nourrit un discours à Bruxelles selon lequel la France excelle à réguler un monde qu'elle ne maîtrise plus techniquement. L'axe Berlin-Rome, qui progresse dans ses coopérations industrielles sur l'IA et les infrastructures énergétiques, se dispense désormais de consultations préalables avec Paris sur des dossiers où la France réclamait encore il y a deux ans un rôle de leadership.
Sur le front énergétique, les renégociations gazières méditerranéennes avec l'Algérie, le Maroc et la Tunisie progressent, mais dans un contexte où les partenaires du sud de l'Europe — Italie et Espagne en tête — ont consolidé leurs propres positions d'acheteurs, réduisant la valeur de hub stratégique que la France entendait jouer.
À l'approche de la présidentielle, l'inquiétude de Bruxelles porte moins sur l'orientation idéologique du prochain gouvernement que sur la continuité des engagements multilatéraux en cours — notamment dans les instances climatiques où la position française reste, sur le papier, une référence. Ce que la France peut encore apporter au concert européen tient désormais davantage à sa capacité de médiation institutionnelle qu'à une démonstration de puissance technique dont l'année 2037 a définitivement érodé la crédibilité.
Le droit à l'ignorance prédictive : d'une victoire juridique à un casse-tête médical
Lorsque France Assos Santé avait obtenu la reconnaissance formelle du droit à l'ignorance prédictive — la faculté pour les patients de refuser de connaître leurs risques futurs calculés par algorithme — la décision avait été présentée comme une avancée éthique majeure. Dix-huit mois plus tard, le docteur Ahmed Saïdi l'applique au quotidien à la Timone, et sa vision du progrès s'est considérablement nuancée.
Le paradoxe est apparu dès les premiers mois : le droit à ne pas savoir crée une charge nouvelle sur le soignant. Quand un patient refuse de connaître son profil de risque cardiovasculaire calculé par l'algorithme de détection précoce déployé par l'ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur, c'est le médecin qui doit porter seul, en silence, une information qu'il ne peut pas ignorer. « Je connais le risque. Je ne peux pas en parler. Je dois soigner autrement, sans l'aide de ce que je sais », confie Saïdi à une consœur de Nice venue observer son service.
L'infirmière expérimentée de la Timone, qui avait contribué à construire le consensus interne de l'équipe en 2036 autour de la formule « traitement selon probabilités sans certitudes », décrit une situation qui ne ressemble plus tout à fait à l'équilibre trouvé alors. Plusieurs patients qui avaient initialement refusé leurs données prédictives reviennent quelques mois plus tard, demandant à les connaître finalement — parfois trop tard pour modifier utilement leur prise en charge.
Le Conseil national de l'Ordre des médecins a ouvert en avril un groupe de travail sur les implications cliniques concrètes du droit à l'ignorance. France Assos Santé, invitée à y participer, maintient que le principe est juste mais reconnaît que ses modalités opérationnelles n'ont pas été suffisamment pensées lors de la rédaction initiale.
L'exportabilité du modèle français, que l'OMS observait avec intérêt en 2036, attend désormais que la France résolve ces contradictions internes avant de prétendre les transmettre.
ZAN : quand la jurisprudence Meaux nourrit les excès qu'elle promettait d'éviter
Un an après la décision du Conseil d'État qui avait consacré la marge d'appréciation des élus locaux sur le zéro artificialisation nette, le bilan que dresse le ministère de la Transition écologique est plus sombre qu'espéré. Ce qui devait corriger les rigidités d'une norme mal adaptée aux réalités territoriales menace aujourd'hui de vider le principe lui-même de sa substance.
En Seine-et-Marne, la relance de la zone d'activités suspendue par le maire de Meaux a produit un effet domino que l'avocat Jean-Pierre Delacroix, mandaté par une quinzaine de communes franciliennes, reconnaît lui-même avec une certaine gêne. « Nous demandions de la souplesse, pas un blanc-seing », confie-t-il. Depuis le début de l'année, il a reçu des sollicitations de communes qui invoquent la jurisprudence pour relancer des projets sans rapport avec les situations d'urgence économique locale qu'elle visait originellement.
Dans les Vosges, plusieurs municipalités ont effectivement étendu leurs périmètres urbanisables au-delà de ce que leurs documents d'urbanisme justifiaient. En Loire-Atlantique, à l'inverse, la métropole nantaise a durci volontairement ses critères, refusant de saisir l'opportunité offerte par la décision, au risque d'un isolement croissant vis-à-vis des communes limitrophes moins regardantes.
Le préfet de Seine-et-Marne a transmis en mars un rapport alarmant à la direction générale de l'aménagement, signalant que la cohérence du Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires d'Île-de-France est désormais compromise par la divergence des interprétations communales. Le ministère de la Transition écologique étudie une circulaire d'interprétation, mais l'Association des maires de France divise : les élus ruraux redoutent qu'elle ne rétablisse par la bande la contrainte dont la jurisprudence les avait affranchis.
Le ZAN n'est plus une norme technique. Il est devenu un terrain de négociation permanente — dont personne, pour l'instant, ne maîtrise l'issue.
Pierre Delmas : l'homme qui ne peut plus défendre l'accord qu'il a signé
Il y a trois ans, Pierre Delmas était la figure de proue d'un compromis historique. Secrétaire confédéral CFDT en charge des questions d'automatisation industrielle, il avait porté l'accord de décembre 2033 sur l'intégration de l'intelligence artificielle dans les usines comme une victoire sociale : formations garanties, comités de suivi paritaires, plafonds d'intensification négociés secteur par secteur. Il en avait défendu les termes devant les syndicats hésitants, devant les médias, devant les élus qui doutaient.
Aujourd'hui, Delmas se retrouve dans une position que ses propres collègues qualifient à voix basse d'intenable. Les révélations de novembre 2036 sur la situation de l'usine Safran-Toulouse — cadences augmentées d'un tiers depuis l'automatisation, troubles musculosquelettiques documentés, formations en éthique de l'IA toujours non dispensées — ont transformé son accord en pièce à charge. La déléguée CGT de l'usine ne rate plus une occasion de rappeler que le texte n'a jamais été appliqué. FO parle d'escroquerie sociale.
Depuis janvier 2037, Delmas multiplie les déplacements sur les sites industriels où l'accord est censé s'appliquer : Bordeaux-Mérignac, le bassin de Valenciennes, un équipementier automobile de Haute-Saône. Partout, il rencontre la même réalité partielle : les outils algorithmiques déployés, les contreparties absentes ou différées. « Je ne me bats pas pour défendre un texte, je me bats pour qu'il soit enfin appliqué », a-t-il déclaré en février devant des délégués syndicaux manifestement peu convaincus.
La direction de Safran a refusé de le recevoir au premier trimestre, renvoyant les négociations au niveau de branche. Bercy, interpellé par des parlementaires sur les conditions d'application de l'accord, a demandé à l'Inspection du travail un rapport d'étape pour juin.
Delmas sait que ce rapport sera son dernier recours — ou le certificat de l'échec de ce qu'il croyait avoir construit.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS