
2038 : la France tranche, recule, et bricole — pendant que l'Europe avance sans elle
Éditorial
2038 est l'année où les cadres rendent leurs verdicts — et où personne n'est prêt à les entendre. La circulaire ZAN tranche, et les maires ripostent devant le Conseil d'État. Le rapport DEPP tranche, et les syndicats enseignants contestent la méthode. La Haute Autorité de santé tranche, et l'Ordre des médecins résiste. Pierre Delmas reconnaît publiquement l'échec de l'accord de 2033 sur l'IA en usine — et Bercy n'a toujours pas inscrit de date pour la révision législative. Partout, la décision est rendue ; nulle part, elle n'est appliquée.
Deuxième fil : le bricolage comme mode de gouvernance ordinaire. À Grenoble, la ZFE réentre en vigueur sans être appliquée, sous couvert d'une 'tolérance pédagogique' sans base réglementaire. À Saint-Mauront, la réunion du mardi a lieu malgré l'absence de coordinatrice titulaire, malgré le courriel de rappel du Conseil départemental, malgré tout. À Roubaix, OVHcloud perd des clients non par échec sécuritaire, mais parce que sa rigueur interne ne colle pas aux calendriers du marché. Ce n'est pas l'effondrement — c'est la gestion par contournement permanent.
Troisième constat, propre à 2038 : la France produit encore des normes, mais perd le contrôle de leur exécution — y compris à l'échelle européenne, où un document de cadrage climatique porté par Berlin et Stockholm a été rédigé sans elle. L'influence sans crédibilité technique commence à ressembler à une position sans assise.
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2 min de lecture →OVHcloud : quand la sécurité offensive bloque la feuille de route commerciale
Il y a dix-huit mois, la direction d'OVHcloud annonçait une réorganisation interne présentée comme un gage de maturité technologique : l'intégration d'une équipe permanente de sécurité offensive — red team, audits continus, protocoles de bug bounty élargis — au cœur de sa chaîne de développement produit. L'ambition était claire : ne plus subir les crises, les anticiper. En 2038, cette décision se retourne contre la trajectoire commerciale que l'opérateur roubaisien s'était fixée.
Le problème n'est pas que la sécurité offensive dysfonctionne. C'est qu'elle fonctionne trop bien — et trop lentement pour le marché. Chaque déploiement de nouvelle fonctionnalité cloud est désormais soumis à un cycle de validation red team qui rallonge les délais de mise en production de plusieurs semaines. Des fonctionnalités attendues par des clients du secteur industriel, notamment dans l'hébergement de données sensibles, ont été repoussées deux fois depuis l'automne 2037 après que les équipes offensives ont identifié des vecteurs d'attaque non corrigés.
Lors de l'audition de la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale en mars 2038, le directeur technique d'OVHcloud a défendu cette rigueur sans en minimiser le coût : « Nous livrons moins vite. Nous livrons plus sûr. » La formule a été accueillie avec un silence que plusieurs représentants de la filière numérique française ont interprété comme un désaveu discret.
Car pendant ce temps, des entreprises de taille intermédiaire ayant commencé leur migration vers OVHcloud en 2036 ont choisi de suspendre ou de ralentir le processus. Non par défiance envers la sécurité — mais parce que leurs calendriers métiers n'accommodent pas les délais imposés par les audits internes. La tension n'est pas entre OVHcloud et ses concurrents américains : elle est interne, entre la gouvernance de sécurité que l'entreprise s'est elle-même imposée et les promesses commerciales qu'elle ne peut plus tenir au rythme prévu.
L'ANSSI, partenaire régulier de l'opérateur, observe la situation sans arbitrer. Reconstruire une posture de sécurité crédible prend du temps — c'est précisément ce qu'elle avait dit en 2037. Ce temps, OVHcloud est en train de le payer.
Énergie-climat : la France perd la main sur l'agenda de négociation
La réunion informelle des ministres européens de l'énergie tenue à Stockholm en février 2038 a produit un résultat que Paris n'avait pas anticipé : un document de cadrage commun sur le prochain cycle multilatéral énergie-climat, porté conjointement par l'Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark, sans que la délégation française en ait été informée au stade de la rédaction.
Le texte, qui préfigure les positions européennes pour les prochaines négociations de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, fixe comme priorité absolue l'accélération des interconnexions électriques transfrontalières et la mise en place d'un mécanisme de solidarité gazière renforcé. Or ces deux axes court-circuitent précisément le rôle de médiateur énergétique que Paris cherchait à occuper depuis deux ans dans les négociations méditerranéennes. Si les interconnexions s'organisent entre pays nordiques et germaniques sans passer par le hub français, la pertinence stratégique de la position française s'en trouve réduite d'autant.
La coalition germano-nordique n'a pas agi par hostilité. Elle a agi par impatience. Les défaillances techniques de 2036 — la décentralisation inachevée de RTE, les interrogations persistantes sur la robustesse des unités bretonnes et occitanes — ont convaincu plusieurs capitales que la France ne pouvait pas garantir la fiabilité d'un nœud énergétique continental au moment où l'Europe doit démontrer sa résilience collective.
À Bruxelles, la Commission européenne observe la situation avec une inquiétude que ses responsables n'expriment qu'en termes feutrés : la France demeure un producteur de normes reconnu, mais sa capacité à peser sur l'exécution des priorités qu'elle défend diminue à mesure que ses bilans internes révèlent leurs lacunes. Avant la présidentielle française, cet effacement relatif sur un dossier aussi structurant que l'agenda climatique multilatéral constitue un signal que les partenaires européens ont enregistré — sans encore savoir ce qu'ils en feront.
Droit à l'ignorance : la Haute Autorité de santé tranche, l'Ordre résiste
Le groupe de travail que le Conseil national de l'Ordre des médecins avait constitué en avril 2037 pour examiner les contradictions opérationnelles du droit à l'ignorance prédictive a rendu ses conclusions en mars 2038. Elles recommandent l'instauration d'un mécanisme de « délégation de charge » : lorsqu'un patient exerce son droit à ne pas connaître un risque prédit algorithmiquement, le médecin peut consigner l'information dans un registre sécurisé accessible à un tiers désigné — un autre soignant, un médecin traitant — sans en informer le patient directement.
La Haute Autorité de santé, saisie parallèlement par France Assos Santé, a tranché dans un sens différent et plus radical en mai. Sa recommandation : le droit à l'ignorance est absolu, aucun mécanisme de délégation ne peut permettre à un tiers de détenir une information que le patient a explicitement refusée. Autoriser la délégation, dit la HAS, revient à créer une surveillance médicale à l'insu du patient.
Le docteur Ahmed Saïdi, qui avait contribué aux travaux du groupe de l'Ordre depuis l'hôpital de la Timone, se retrouve dans une situation qu'il décrit avec précision : « Je dois appliquer les recommandations de l'Ordre, qui vont dans un sens, ou celles de la HAS, qui vont dans l'autre. Les deux sont des instances que je dois respecter. Personne n'a dit laquelle prime. »
L'ARS Île-de-France, première à avoir expérimenté les protocoles de médecine prédictive à grande échelle, a demandé une circulaire interministérielle pour arbitrer. Le ministère de la Santé n'a pas encore répondu. Les équipes de la Timone, elles, ont provisoirement suspendu l'utilisation des données prédictives sur les patients ayant exercé leur droit à l'ignorance, dans l'attente d'une clarification. Ce gel de fait prive plusieurs dizaines de patients de diagnostics qui auraient pu modifier leur prise en charge — sans que quiconque ait officiellement décidé que c'était acceptable.
André Lecomte, l'homme du vote impossible
Il avait lui-même dit, le soir du vote de mars 2037, qu'il ne savait pas comment financer ce que les délégués venaient de décider. Un an plus tard, André Lecomte, président de la coopérative Terre et Progrès à Chartres, n'a pas résolu l'équation — mais il ne l'a pas esquivée non plus.
Le premier semestre 2038 a été, pour lui, une suite de réunions que personne d'autre n'avait demandées. Le Conseil régional du Centre-Val de Loire, d'abord, où il est allé exposer le mécanisme de planification des assolements voté par ses adhérents. L'accueil fut poli et l'engagement financier inexistant. La chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir, ensuite, qui observe la trajectoire Terre et Progrès avec une méfiance croissante : le modèle de planification collective empiète, selon elle, sur la liberté contractuelle des exploitants. Lecomte est reparti sans arbitrage.
Ce qui a changé, c'est la géographie du débat. Le vote de Chartres a essaimé : plusieurs coopératives régionales, en Normandie et dans la Sarthe, ont inscrit la question à leur ordre du jour. Certaines ont voté des résolutions analogues, d'autres ont reculé devant l'incertitude financière. La Confédération paysanne soutient le principe ; la FNSEA le combat en invoquant la distorsion de concurrence avec les coopératives qui ne planifient pas.
Lecomte, lui, s'est retrouvé à incarner quelque chose de plus large que sa coopérative. Claire Moreau, qui avait soutenu le vote depuis sa ferme de transition, l'accompagne désormais dans certains déplacements. Ensemble, ils portent un argumentaire qui dépasse la logique économique : planifier les assolements selon les besoins locaux, c'est aussi stabiliser les prix agricoles pour les consommateurs modestes — un argument que le rapport Pisani-Ferry avait posé en creux sans jamais le territorialiser.
Fin juin 2038, Bercy n'a toujours pas indiqué si un mécanisme de compensation serait possible. Lecomte attend. Il a appris à attendre des réponses qui ne viennent pas en sachant que la question, elle, est désormais posée.
La médiation culturelle contre l'exigence critique : qui finance quoi ?
La note interne de mars 2037 avait esquissé un recalibrage discret : les DRAC devaient progressivement compléter leurs critères d'exigence critique par un volet accessibilité et médiation. Un an plus tard, le recalibrage est devenu un conflit de budget.
Deux visions s'affrontent sans pouvoir cohabiter dans les enveloppes contraintes que les DRAC gèrent en 2038. La première, portée par la génération d'enseignants et de directeurs formés aux arts numériques et à la déconstruction des codes culturels dominants, défend que la médiation ne peut pas être le correctif d'une programmation confrontationnelle — elle doit en être constitutive. La seconde, soutenue par les élus locaux qui financent une partie des structures culturelles de villes moyennes, estime que sans médiation accessible et préalable, la programmation critique chasse les publics sans en former de nouveaux.
À Nancy, la scène nationale a reçu en janvier 2038 une notification de la DRAC Grand Est lui demandant de justifier la baisse de fréquentation enregistrée depuis dix-huit mois. La directrice a répondu en détaillant ses actions de médiation — ateliers en amont des spectacles, partenariats avec les établissements scolaires — et en refusant de modifier la ligne artistique. La DRAC a maintenu sa demande d'« ajustements programmatiques ».
Hélène Morvan est à présent prise entre deux loyautés. Elle a construit sa doctrine sur la rupture esthétique. Elle reçoit des rapports de fréquentation qui montrent que cette rupture, sans accompagnement suffisant, produit des salles clairsemées dans des villes qui n'ont pas les moyens de Bordeaux ou de Strasbourg.
« Qui finance la médiation ? » : c'est la question que le directeur de la scène nationale de Nancy a posée publiquement lors d'un colloque organisé par le ministère en avril. Personne n'a répondu. Le conflit n'est pas résolu — il est désormais chiffré en postes de médiateurs que personne ne crée.
La DEPP entre en scène et bouscule le front pédagogique
Pendant des mois, le conflit entre partisans de la transmission explicite et défenseurs des compétences transversales s'était joué sans arbitre chiffré. Les deux camps échangeaient des arguments pédagogiques, des témoignages de directeurs d'école, des courbes de résultats locaux. Chacun lisait les données de PISA 2022 à son avantage. La DEPP avait été citée dans tous les débats — sans jamais prendre position.
En avril 2038, elle le fait. Le rapport intermédiaire publié par la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance compare, pour la première fois, les résultats en compréhension de l'écrit et en mathématiques dans un échantillon d'établissements relevant de doctrines pédagogiques clairement identifiées. La méthode est prudente — la DEPP prend soin de souligner les biais de l'échantillon — mais les conclusions sont suffisamment nettes pour produire un choc.
Les élèves scolarisés dans des établissements ayant maintenu un enseignement explicite structuré des fondamentaux affichent des résultats en lecture significativement supérieurs à ceux formés dans des dispositifs à dominante compétences, toutes catégories sociales confondues. L'écart est encore plus prononcé dans les établissements des académies de Créteil et de Versailles.
Le SNUipp-FSU, qui défendait l'enseignement explicite comme question d'équité sociale, se retrouve avec un rapport qui valide son intuition sans lui avoir demandé son avis. SUD Éducation conteste la méthodologie et les critères de classification des établissements. La directrice de l'école de Sarcelles, qui incarnait l'approche compétences numériques, a publiquement demandé la communication des données brutes.
Ce retournement ne referme rien. La différenciation territoriale validée par l'arbitrage de 2036 reste en vigueur — le rapport DEPP ne la remet pas en cause réglementairement. Mais le rapport a changé les termes du débat : ce n'est plus un désaccord entre deux convictions pédagogiques, c'est désormais une question de résultats mesurés. Et cela, personne ne sait encore comment l'administrer.
Une nuit d'hiver dans la salle de conduite de Saint-Denis
Trois heures du matin, centre de dispatch de RTE, Saint-Denis. Sur les écrans panoramiques, les courbes de consommation remontent en dents de scie depuis vingt-deux heures. La vague de froid qui balaie le nord de la France depuis quarante-huit heures n'est pas exceptionnelle — mais elle constitue le premier pic hivernal sévère depuis le déploiement partiel de l'architecture décentralisée, lancée à l'automne 2036.
Marie Lecomte est là depuis le début du quart de nuit. Elle surveille en particulier deux indicateurs : les remontées des unités autonomes de Bretagne et d'Occitanie, et la coordination entre ces nœuds décentralisés et le centre de Saint-Denis. « Les protocoles tiennent », dit-elle à voix basse, sans quitter les écrans. Puis, après un silence : « Jusqu'ici. »
C'est précisément l'incertitude que le superviseur du centre avait pointée l'an dernier. Les simulations validées en 2037 n'avaient jamais rencontré de pic prolongé sur plusieurs nuits consécutives. Ce mardi de janvier 2038, la réalité produit enfin l'épreuve que la canicule de printemps n'avait pas fournie.
À quatre heures et quart, une unité rennaise enregistre une anomalie de synchronisation avec le réseau principal. La procédure dégradée s'enclenche automatiquement. En dix-huit minutes, le dispatching manuel prend le relais. Aucune coupure. Mais l'incident est consigné, et Marie Lecomte sait qu'il atterrira dans le rapport que la Commission de régulation de l'énergie attend pour fin mars.
Dehors, le thermomètre affiche moins sept. La revue de doctrine d'automne 2037 avait conclu que le système n'était pas prêt pour un hiver plein. Cette nuit prouve que « pas prêt » ne veut pas dire « défaillant ». La distinction, minuscule à trois heures du matin, est pourtant celle sur laquelle le débat entre partisans de l'accélération et de la consolidation va se jouer en 2038.
Laurent Fauconnier, entre contrôle et co-gouvernance
Laurent Fauconnier n'a pas cherché à gouverner. Mais depuis que la commission des lois du Sénat publie chaque trimestre son tableau de bord des décrets attendus, plusieurs de ses collègues lui posent la question en d'autres termes : jusqu'où peut-on contrôler sans se substituer ?
La tension a émergé au sein même du groupe sénatorial qui le soutient. En mars 2038, lors d'une réunion de bureau non publique, deux sénateurs ont contesté la méthode. Leur argument : en publiant des calendriers fermes et en auditionnant les hauts fonctionnaires sur leurs retards, la commission des lois empiète sur la fonction exécutive. Elle ne contrôle plus — elle co-pilote. Fauconnier a écouté sans trancher ce soir-là.
C'est le paradoxe auquel il se trouve confronté en 2038. La liste des décrets non publiés, obtenue en septembre 2037 après une demande formulée en mai, a produit un effet qu'il n'avait pas entièrement anticipé : elle a transformé la commission en instance de suivi permanent. Or le suivi permanent ressemble, par certains aspects, à une tutelle. Et une tutelle exercée par le Sénat sur l'exécutif n'est pas sans précédent constitutionnel — mais elle déplace le centre de gravité institutionnel d'une façon que ses propres alliés ne sont pas unanimes à accepter.
Fauconnier défend sa position avec une précision qui lui est propre : la commission ne fixe pas les priorités de l'exécutif, elle rappelle celles que le Parlement a déjà fixées en votant des lois. La distinction est réelle. Elle est aussi fragile, comme l'a souligné le représentant de la FSU auditionné en mars — non pour affaiblir Fauconnier, mais parce que la frontière entre rappeler une obligation et en définir le rythme est, en pratique, poreuse.
L'enjeu pour 2038 n'est plus de savoir si le Sénat peut contrôler l'exécutif. Il est de savoir si Laurent Fauconnier peut tenir sa propre ligne — celle du contrôle sans empiètement — face à un outil qu'il a lui-même construit et qui commence à peser plus lourd qu'il ne l'avait prévu.
Un mardi matin à la Maison Pour Tous de Saint-Mauront
Mardi, neuf heures et demie. La Maison Pour Tous du quartier Saint-Mauront, à Marseille. La salle du rez-de-chaussée sent le café et les tables humides qu'on vient de nettoyer. Une quinzaine de personnes attendent, assis sur des chaises pliantes disposées en demi-cercle. Certains se connaissent depuis des années. D'autres sont là pour la première fois.
L'ancienne collègue de la coordinatrice démissionnaire, qui assure l'intérim depuis septembre 2036, ouvre la séance de ce qu'elle appelle simplement « la réunion du mardi » — pas d'acronyme, pas de dispositif. Elle a refusé, encore cette semaine, de remplir le tableau de bord mensuel que la direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône réclame depuis le début de l'année. Un courriel de rappel est arrivé vendredi. Elle l'a imprimé, l'a posé sur le bureau, et est venue quand même.
Le poste de coordinatrice titulaire, vacant depuis plus d'un an, a été officiellement retiré des offres de recrutement actives en janvier 2038. La direction départementale a indiqué qu'elle « réévalue le cadrage du poste » — formule qui peut signifier beaucoup de choses. Pour l'équipe de terrain, elle signifie surtout que personne n'arrive.
Ce matin-là, une résidente du quartier demande si le groupe d'accompagnement scolaire peut recommencer. Il avait été suspendu faute de bénévoles disponibles. L'intérimaire dit qu'elle va « voir ». C'est la même réponse que la semaine passée. Mais la résidente revient quand même.
À Lille et à Toulouse, les équipes qui regardaient Marseille comme modèle ont pris acte du statu quo. Plusieurs ont choisi de ne pas institutionnaliser davantage leurs propres structures — tirant de l'impasse marseillaise une leçon que personne n'a formulée à voix haute mais que tout le monde a comprise.
Décembre 2037 : le moratoire a expiré, et après ?
Le moratoire sur les zones à faibles émissions dans la couronne grenobloise a officiellement expiré le 31 décembre 2037. Ce que l'on attendait comme une crise politique a produit, à la surprise générale, un non-événement apparent — et c'est peut-être le fait le plus révélateur de l'année.
Aucun des quinze maires du Grésivaudan n'a mis sa menace de retrait intercommunal à exécution. La ZFE est techniquement réentrée en vigueur au 1er janvier 2038, mais le président de Grenoble Métropole a immédiatement annoncé une période de « tolérance pédagogique » de six mois, sans base réglementaire explicite. En clair : la norme existe sur le papier, personne ne l'applique.
Ce bricolage institutionnel masque une impasse confirmée. Les lignes de bus supplémentaires promises lors des négociations de 2036 circulent — mais avec des fréquences insuffisantes aux heures de pointe faute de financement complet. Renault et Stellantis n'ont toujours pas de véhicule électrique abordable adapté aux trajets péri-urbains longs dans leur gamme commerciale. Le plan gouvernemental, annoncé fin 2035, reste sans financements concrets identifiés.
L'habitante de Vizille qui parcourait chaque jour une heure supplémentaire de trajet ne l'a pas vue réduire. Elle a acheté, en mars 2038, un véhicule d'occasion thermique compatible Crit'Air 2 — juste sous le seuil de la ZFE — avec un crédit qu'elle n'avait pas prévu. C'est la solution individuelle que l'absence de solution collective a rendue inévitable.
Le bilan de 2038 sur les mobilités périurbaines grenobloises tient en une image : une norme réentrée en vigueur sans être appliquée, des bus qui roulent sans assez de fréquences, et des ménages qui bricolent seuls ce que les politiques publiques n'ont pas réussi à organiser ensemble. La période de tolérance expire en juin. Personne n'a indiqué ce qui se passera ensuite.
ZAN : l'État tranche, les maires ripostent
La circulaire interprétative publiée par le ministère de la Transition écologique en février 2038 devait clore le désordre ouvert par la jurisprudence Meaux. Elle a produit l'effet inverse. Deux camps se font désormais face avec une clarté que l'année précédente avait encore pu brouiller.
D'un côté, le ministère. La circulaire fixe une liste limitative de situations dans lesquelles les communes peuvent invoquer des « circonstances territoriales exceptionnelles » pour déroger au zéro artificialisation nette. Elle exclut explicitement les projets de zones d'activités périphériques et les extensions résidentielles sans déficit de logements avéré — visant directement les usages que les Vosges et plusieurs communes de Seine-et-Marne avaient faits de la jurisprudence. Le préfet de région Île-de-France a commencé dès mars à notifier des mises en demeure aux communes dont les PLU récemment modifiés excèdent les nouveaux critères.
De l'autre côté, l'Association des maires de France, dont la division interne de 2037 a cédé la place à une position commune inattendue. Les maires ruraux, qui craignaient le retour de la contrainte, se sont finalement ralliés aux maires des couronnes périurbaines : tous estiment que la circulaire rétablit une tutelle préfectorale que la jurisprudence avait précisément desserrée. « On nous a accordé une liberté d'appréciation, puis on l'encadre si étroitement qu'elle n'existe plus », résume Jean-Pierre Delacroix, dont le cabinet suit une dizaine de recours déposés depuis janvier.
Le Conseil d'État est saisi de deux requêtes en annulation de la circulaire. L'une émane d'une intercommunalité des Yvelines, l'autre d'un syndicat de communes rurales de Corrèze. Les deux arguent que la circulaire excède la compétence réglementaire du ministère en réinterprétant une jurisprudence juridictionnelle.
Le ministère tient sa ligne : sans réencadrement, la SNBC perd toute cohérence territoriale. Personne ne sait encore qui l'emportera — et le Conseil d'État ne rendra pas sa décision avant l'automne.
2038 : l'année où l'accord de 2033 est officiellement mort
Le rapport de l'Inspection du travail, rendu à Bercy en juin 2037, avait été qualifié de « recours ultime » par ceux qui espéraient encore sauver l'accord CFDT-MEDEF sur l'intégration de l'IA en usine. En 2038, le recours a tourné en certificat d'échec.
Publié en janvier après plusieurs mois de navette administrative, le rapport ne laisse pas de place à l'interprétation : sur l'ensemble des sites industriels audités — dont l'usine Safran-Toulouse, mais aussi plusieurs établissements des secteurs aéronautique et automobile — les formations à l'éthique de l'IA promises par l'accord de décembre 2033 n'ont été dispensées que sur une fraction des postes concernés. Les cadences ont été augmentées dans les proportions documentées, sans que les contreparties contractuelles aient suivi.
La réaction de Pierre Delmas, secrétaire confédéral de la CFDT, a constitué le fait marquant du trimestre : pour la première fois, il n'a pas défendu l'accord. Il a reconnu, dans une déclaration adressée aux fédérations industrielles de la confédération, que le texte de 2033 « n'a pas produit les protections qu'il promettait ». Ce n'est pas une démission, mais c'est la fin d'une posture. La CGT et FO, qui refusaient toute reconnaissance de l'accord depuis des mois, ont pris acte sans triomphalisme.
Ce que l'année 2038 tranche, c'est la question de savoir si le cadre du dialogue social suffisait à contenir les effets de l'automatisation. La réponse est négative, et elle est désormais consignée dans un document public. Bercy étudie si une révision législative encadrant les déploiements d'IA en usine peut passer au Parlement avant la présidentielle. Les lobbyistes du MEDEF ont demandé un délai. Les syndicats ont demandé un vote avant l'été. À fin juin 2038, aucune date d'examen n'est fixée.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS