
2042 : ce qui s'est déposé, et ce qui attend encore sa fenêtre
Éditorial
En 2042, la France a appris à distinguer ce qui tient de ce qui avance — et ce n'est pas la même chose. À Roubaix, OVHcloud signe ses premiers contrats industriels de retour en partant d'une certification partielle qu'elle a transformée en argument plutôt qu'en aveu. À la salle Clemenceau, Isabelle Roux conduit une séance de contrôle parlementaire sans que Laurent Fauconnier en soit le moteur : la procédure s'est détachée de son inventeur, ce qui est peut-être la définition d'une institution. Dans les académies de Créteil et de Versailles, une circulaire ministérielle a choisi un camp pédagogique et l'a écrit noir sur blanc — fait rare. Ce sont des victoires réelles, limitées, que personne ne qualifie de transformation, mais qui produisent des effets mesurables et des doctrines transférables.
Ce qui avance moins vite, c'est ce que les cadres n'ont pas encore atteint. Pierre Delmas attend depuis un an que le calendrier législatif sur la surveillance algorithmique ouvre une fenêtre qui se décale chaque semaine. À la chambre d'agriculture du Puy-de-Dôme, la proposition de planification alimentaire a trouvé un débat parlementaire mais pas son financement. En Grand Est, les itinérances culturelles tiennent sur des postes contractuels renouvelables d'année en année.
L'année 2042 confirme ainsi un mouvement déjà visible : là où des acteurs précis ont accepté de décider avec ce qu'ils avaient — une procédure, une circulaire, un contrat — quelque chose s'est déposé. Là où l'on attend encore le texte ou la ligne budgétaire, le paysage reste ouvert. Ce n'est pas le bilan d'une France bloquée. C'est celui d'une France qui avance commune par commune, protocole par protocole.
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2 min de lecture →Le protocole HAS bascule : de la traçabilité à la décision partagée
Quand le groupe de travail de la Haute Autorité de santé a remis son projet de protocole révisé en mars 2042, le résultat a surpris ceux qui avaient suivi le dossier depuis les premières fiches de traçabilité d'Ahmed Saïdi. Le texte ne ressemble plus à ce que le docteur Saïdi avait demandé en 2040 — et c'est précisément ce que signale l'ARS Île-de-France dans sa note de réponse, rendue publique en mai.
Le protocole initial, porté par le travail documentaire de Saïdi à la Timone, visait à uniformiser le traitement du droit à l'ignorance prédictive dans les situations d'urgence vitale : une fiche, un cadre, une délégation claire. Ce que la HAS propose en 2042 va plus loin et autrement. Après dix-huit mois de travaux avec le Conseil national de l'Ordre des médecins — lequel avait longtemps résisté à toute formalisation —, le projet de protocole intègre une procédure de décision partagée en temps réel entre le médecin responsable, le patient ou son représentant légal, et un tiers désigné dans les établissements équipés. La traçabilité devient une composante d'un dispositif plus large, pas une fin en soi.
L'ARS Île-de-France salue l'ambition du texte mais soulève la question de la charge cognitive pour les équipes soignantes déjà en tension dans les services d'urgence. L'épisode de pollution aux particules qui frappe en ce début d'année Lyon et l'arc rhodanien — avec des pics de consultations pédiatriques signalés à l'ARS Auvergne-Rhône-Alpes — rappelle dans quelles conditions concrètes le protocole devra s'appliquer : des services surchargés, des délais contraints, des médecins seuls face à des décisions irréversibles.
Le Conseil de l'Ordre a confirmé sa participation à la phase de consultation publique, prévue à l'automne. La responsabilité clinique individuelle n'est pas abolie — elle est désormais inscrite dans un cadre collectif que personne n'avait encore réussi à formaliser.
Le maire de Sassenage, quatre ans sur la ligne de front : un bilan sans victoire ni défaite
En 2038, quand le maire de Sassenage avait cosigné avec quatorze de ses homologues la menace de retrait du dispositif métropolitain grenoblois, il pensait forcer un arbitrage. En 2042, il mesure ce qu'il a obtenu : ni la capitulation de la Métropole, ni la sienne. Quelque chose d'autre — une reconfiguration des rapports de force qui ne ressemble pas à ce qu'il avait anticipé.
L'épisode de pollution aux particules de janvier 2042 dans l'agglomération grenobloise a remis le dossier mobilité au premier plan du conseil métropolitain. Le président de Grenoble Métropole a évoqué une extension possible du dispositif de covoiturage lancé à Pont-de-Claix en novembre 2041. Le maire de Sassenage a entendu l'annonce comme un signal — avant de constater que ni calendrier ni employeurs signataires n'avaient été identifiés. La proposition existait en tant que proposition. Rien de plus.
C'est précisément le type d'avancée déclaratoire qu'il a appris à décoder depuis quatre ans. La ZFE reste formellement en vigueur dans le périmètre métropolitain, pratiquement sans application pour les ménages de Vizille ou du Grésivaudan qui ne peuvent pas changer de véhicule. Renault et Stellantis n'ont pas sorti l'offre Crit'Air 3 abordable que tout le monde attendait. Les lignes de bus interurbaines sont toujours sous-financées.
Mais le maire de Sassenage a lui-même changé dans l'affaire. Il ne menace plus de retrait — il ne l'a plus fait depuis 2040. Il a compris que l'arme du retrait collectif avait une durée de vie limitée : utilisée trop souvent, elle perd sa charge. Il préfère désormais les séances de concertation technique, les demandes chiffrées de couverture de bassin, les lettres cosignées entre maires périurbains transmises directement à la préfecture de région.
Ce déplacement de méthode ne lui a pas encore produit de résultat tangible sur les mobilités du Grésivaudan. Mais il lui a construit autre chose : une légitimité d'interlocuteur que la Métropole ne peut plus ignorer sans explication.
Pierre Delmas, l'an d'après : tenir un accord que personne ne veut prolonger
Il y a un an, Pierre Delmas signait un procès-verbal de médiation dont il savait qu'il ne faisait pas accord sur le fond. L'aménagement des postes de travail à l'usine Safran-Toulouse — protocole de rotation des lignes d'assemblage, suivi médical renforcé — tenait dans un périmètre restreint, arraché à une direction régionale de l'économie fatiguée de la procédure. Le bloc CGT-FO avait paraphé à contrecœur. Pierre Delmas avait signé, lui aussi, avec la conscience que rien n'était réglé sur la surveillance algorithmique.
En 2042, les aménagements de juin 2041 tiennent. C'est le fait nouveau que Delmas ne conteste pas. Les troubles musculosquelettiques documentés dans les dossiers prud'homaux ont cessé d'augmenter dans les ateliers concernés. La direction Safran a respecté le protocole — du moins là où l'inspecteur du travail a pu le vérifier. C'est une avancée concrète, et Delmas ne cherche pas à la minimiser.
Mais le secrétaire confédéral CFDT passe désormais l'essentiel de son temps non plus à Toulouse, mais à Paris, dans les couloirs de la direction du travail et de Bercy. Le calendrier de révision législative sur l'IA au travail n'a toujours pas été fixé. Le ministère du Travail a reconnu la complexité du dossier, puis s'est tu. Les discussions de branche en métallurgie piétinent : CGT et FO n'ont pas bougé de leur posture de refus d'une signature sans cadre légal, et aucun mouvement ministériel ne les y incite.
Delmas sait ce qu'il incarne dans ce dossier : l'homme du compromis dans un espace où le compromis n'a pas produit de texte. Il le dit sans amertume, avec la précision de quelqu'un qui compte les jours ouvrés. « Safran tient. Le cadre, non. » Il attend que l'agenda parlementaire de 2042 ouvre enfin une fenêtre — mais chaque semaine, la fenêtre se décale d'une semaine.
Salle 14, chambre d'agriculture du Puy-de-Dôme, un mardi de janvier
La réunion est convoquée pour neuf heures. À neuf heures vingt, la salle 14 de la chambre d'agriculture du Puy-de-Dôme n'est qu'à moitié pleine. Claire Moreau est là depuis le début, dossiers étalés devant elle, stylo posé. Elle attendait davantage de monde.
La commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale a inscrit la proposition de la Confédération paysanne à son ordre du jour. La chambre du Puy-de-Dôme a organisé ce matin une session d'information pour ses adhérents, avant que les débats parlementaires ne débutent à Paris. Une vingtaine d'agriculteurs sont finalement présents — éleveurs pour la plupart, quelques céréaliers venus de la plaine de la Limagne.
Claire Moreau prend la parole pour expliquer les instruments de soutien à la planification alimentaire que porte la proposition. Elle parle de compensation, de contrats pluriannuels, de garantie minimale sur les intrants. La salle écoute sans hostilité, mais sans enthousiasme non plus. Un éleveur du nord du département pose la question directe : « Qui garantit que l'État abondera le fonds sur cinq ans si on s'engage aujourd'hui ? » Claire Moreau n'a pas de réponse. La proposition de loi ne crée pas encore de mécanisme de financement garanti — c'est précisément ce que la FNSEA attaque avec ses amendements.
André Lecomte, joint par téléphone depuis Chartres où il pilote la coopérative Terre et Progrès, a envoyé un message lu en séance : la fragmentation des coopératives est désormais une réalité acceptée. L'enjeu n'est plus d'unifier les structures, mais d'obtenir que celles qui planifient n'en soient pas pénalisées économiquement.
La session se termine avant onze heures. Claire Moreau range ses dossiers. Le débat parlementaire qui s'engage à Paris est une avancée réelle — la première depuis des années. Mais dans la salle 14, ce matin, la question du financement a pesé plus lourd que le texte lui-même.
Itinérances Grand Est : le modèle survit, la carte change
En juin 2041, le directeur de la DRAC Grand Est avait transmis à la ministre Hélène Morvan un bilan des tournées et une demande de pérennisation : deux postes, un bilan positif, un silence budgétaire en réponse. Un an plus tard, le silence a été rompu — mais pas de la façon que le directeur espérait.
Le retournement est venu de Bercy en mars 2042, au moment des arbitrages sur l'enveloppe de fonctionnement des DRAC. La demande de création de deux postes supplémentaires pour 2042 n'a pas été accordée. En revanche, les deux postes expérimentaux existants ont été reconduits — mais sous statut contractuel à durée déterminée, renouvelable annuellement. Ce n'est pas la pérennisation demandée. C'est une reconduction qui ne dit pas son nom.
Sur le terrain, le changement est plus visible qu'il n'y paraît. Les deux agents itinérants, dont les circuits couvraient les Vosges et l'Alsace orientale, ont revu leur programmation en 2042. Faute de garantie sur leurs postes au-delà de l'année, ils ont réduit les déplacements dans les communes les plus éloignées — celles de moins de deux mille habitants, où la logistique est la plus lourde — et concentré leur présence sur un axe Saverne-Épinal mieux calibré pour des tournées viables avec peu de ressources. La directrice de la scène nationale de Nancy, qui avait salué les retours de terrain sans en tirer de conclusions sur la fréquentation de son établissement, note que les formes cirque et conte reçoivent désormais une demande croissante de la part des communes desservies — une demande que le réseau n'a plus tout à fait la capacité de satisfaire.
La ministre Hélène Morvan n'a pas commenté publiquement la décision de Bercy. Le modèle tient, réduit. Sa carte a changé avant sa carte budgétaire.
Transmission explicite : une rentrée 2042 qui tranche sans arbitre
La rentrée 2041 avait appliqué pour la première fois les préconisations conjointes des académies de Créteil et de Versailles sur la transmission structurée dans les zones prioritaires. Dix mois plus tard, l'heure est au bilan — et ce bilan produit, pour la première fois, une inflexion nette plutôt qu'un statu quo maintenu.
La Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance a rendu en juin 2042 une note de suivi sur les établissements ayant appliqué les préconisations en 2041-2042. Elle n'affirme pas que la transmission explicite « fonctionne » — ses données portent sur un seul cycle et restent prudentes. Mais elle constate que, dans les établissements où les équipes l'ont mise en œuvre de manière cohérente et durable, les écarts de résultats entre élèves favorisés et défavorisés en lecture se sont légèrement réduits. C'est peu. C'est mesurable. Et c'est suffisant pour que le SNUipp-FSU réclame une extension à l'ensemble des zones prioritaires dès la rentrée 2043.
SUD Éducation lit la même note et tire la conclusion inverse : l'effet n'est visible que là où les équipes avaient déjà une culture pédagogique cohérente — autrement dit, la méthode ne compense pas l'inégalité de préparation entre néotitulaires et enseignants expérimentés. Le syndicat exige que toute extension soit conditionnée à un programme massif d'accompagnement des jeunes enseignants, sans quoi la préconisation creusera les écarts entre établissements plutôt que de les réduire.
Le ministère de l'Éducation nationale, qui n'avait pas tranché en 2041, s'est retrouvé contraint de prendre position. En juillet 2042, une circulaire a officialisé l'extension aux zones prioritaires de rang 1 pour la rentrée prochaine, assortie d'un plan de formation obligatoire pour les néotitulaires affectés — une concession directe à la position de SUD Éducation. Aucun des deux syndicats ne crie victoire, mais pour la première fois depuis des années, un texte ministériel a choisi un camp et l'a écrit noir sur blanc.
Bretagne : RTE et la CRE s'affrontent sur le calendrier des nœuds
Depuis la validation de septembre 2041 par la Commission de régulation de l'énergie, les deux parties s'accordaient sur les principes : consolider les nœuds identifiés en Bretagne avant toute mise en service élargie. Sur le calendrier, en revanche, l'accord s'arrête là.
RTE, portée par l'ingénieure Marie Lecomte et son équipe de déploiement, pousse pour une mise en service des premiers nœuds bretons dans le courant du second semestre 2042. L'apprentissage tiré de l'incident de Carling — où le régulateur thermique avait modifié le calcul opérationnel du réseau en temps réel — a convaincu les équipes techniques que l'architecture décentralisée gagne à être éprouvée en conditions réelles plutôt que par simulation. « On ne valide pas un réseau sur table », plaide Marie Lecomte, dont la feuille de route révisée de février 2041 fixait déjà cette échéance.
La CRE refuse d'accélérer. Son rapport actualisé de septembre 2041 conditionnait l'extension à la complétude des nœuds identifiés — et plusieurs d'entre eux, dans le Finistère et les Côtes-d'Armor, accusent un retard de livraison imputable aux sous-traitants industriels. La Commission estime qu'une mise en service partielle ferait peser sur le réseau breton un risque comparable à ceux documentés lors des défaillances de 2036, dont la mémoire reste vive chez les partenaires européens.
Le différend s'est formalisé en mars 2042 lors d'une séance de concertation à Paris, sans résolution. RTE maintient que le périmètre résiduel est techniquement opérable dès l'automne ; la CRE exige que l'ensemble du programme soit livré avant toute décision d'ouverture. Aucun des deux camps n'a cédé. Les collectivités bretonnes, qui ont signé des contrats d'approvisionnement anticipant la stabilisation du réseau, commencent à s'impatienter. La décision appartient in fine à la CRE — et elle n'a pas encore fixé de date pour statuer.
Salle Clemenceau, premier trimestre 2042 : la procédure tient sans son inventeur
La séance de janvier 2042 à la salle Clemenceau ressemble à toutes celles qui l'ont précédée depuis que le protocole collégialisé est entré en vigueur — et c'est précisément ce qui a changé. Laurent Fauconnier est présent, assis à sa place habituelle, carnet fermé. Il n'intervient qu'une fois, sur un point de procédure mineur. C'est Isabelle Roux qui ouvre et conduit la session, comme elle le fait depuis que le protocole de co-signature a été formalisé en mai 2041.
L'ordre du jour porte sur trois décrets en retard de publication dans le domaine de la transition énergétique industrielle. Le tableau de bord trimestriel, que la commission des lois publie désormais sous la double signature de la présidente et de sénateurs à profils variés, liste les engagements calendaires pris par Bercy à l'automne. Deux décrets ont été publiés dans le délai fixé. Le troisième accuse un glissement que la secrétaire générale du gouvernement a notifié à la commission sans explication de fond.
Roux demande une audition des services concernés pour la séance de mars. La demande est votée sans opposition — y compris par les sénateurs proches de Fauconnier, qui s'y rallie d'un signe de tête. Ce mouvement discret dit quelque chose que les mots ne diraient pas : la procédure a acquis une légitimité propre, indépendante de celui qui l'a conçue. Fauconnier peut s'y plier ou s'y opposer — les deux options sont désormais également coûteuses pour lui.
À la sortie de séance, un journaliste demande à Roux si la proximité de l'élection présidentielle pourrait fragiliser la continuité du suivi. Elle répond sans s'arrêter : « La procédure est adoptée. Elle ne s'arrête pas entre deux scrutins. » Fauconnier, qui entend la réponse, ne commente pas.
Saint-Mauront : quand les mardis n'ont plus de mémoire
La séance du mardi matin à la Maison Pour Tous du quartier Saint-Mauront a toujours fonctionné sans ordre du jour écrit. Une habitante apporte des cahiers d'exercices, une autre connaît les familles du troisième étage, un retraité sait depuis quand la dame du fond ne descend plus chercher son courrier. Ce savoir-faire collectif, accumulé sur plusieurs années par des bénévoles qui n'ont jamais eu de fiche de poste, est ce qui fait tenir le dispositif.
Depuis l'automne 2042, ce capital-là vacille. L'ancienne coordinatrice du collectif, qui animait ces séances sans statut formel depuis le début, a réduit sa présence pour des raisons de santé. Elle reste joignable, elle répond aux messages — mais elle ne vient plus tous les mardis. Et personne, dans le collectif, n'a appris à faire ce qu'elle faisait : repérer les absences, ajuster le groupe, retenir les noms.
La question n'est pas théorique. Deux des bénévoles les plus réguliers ont signalé à la Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône qu'ils ne se sentaient pas légitimes pour reprendre seuls la coordination. Ils demandent un appui — pas une absorption, précisent-ils, mais une forme d'accompagnement qui leur permette de continuer sans les compétences qu'ils n'ont pas.
La Direction des solidarités, qui observe le collectif depuis 2040, a répondu en novembre par une proposition concrète : une demi-journée mensuelle de supervision par l'un de ses travailleurs sociaux, sans contrepartie de reporting, sans intégration dans son dispositif formel. Les deux associations partenaires ont accepté. L'ancienne coordinatrice a donné son accord par écrit.
Ce n'est pas le scénario que craignait le collectif l'hiver dernier. C'est un appui limité, négocié entre égaux — et le mardi reprend.
OVHcloud : l'année où la lenteur est devenue un argument commercial
Au début de 2042, le centre technique d'OVHcloud à Roubaix avait deux dossiers ouverts avec des clients industriels intéressés par un retour après leur migration vers des infrastructures américaines en 2039. Douze mois plus tard, l'un des contrats est signé. L'autre est en cours de finalisation. Ce n'est pas un retournement de tendance — c'est une première confirmation que le modèle tient.
Le fait nouveau de 2042, c'est ce que disent les ingénieurs seniors en interne : pour la première fois depuis que la procédure d'accompagnement ANSSI a été ouverte en avril 2041, la certification partielle n'est plus vécue comme un aveu de faiblesse. Elle est devenue un argument. Le client industriel qui a signé en mars a explicitement mentionné dans ses critères de sélection la conformité à la procédure ANSSI et la localisation des données sur territoire européen — deux éléments qu'il ne pouvait garantir avec son prestataire américain depuis l'alourdissement des obligations liées au Digital Services Act.
Le directeur technique d'OVHcloud, qui avait présenté le périmètre restreint de la certification comme une étape pragmatique plutôt qu'une ambition aboutie, voit ses termes repris par la direction commerciale. Ce glissement sémantique n'est pas anodin : il signale que l'équipe red team, longtemps perçue en interne comme un frein aux déploiements rapides, est désormais citée dans les offres.
Les ingénieurs seniors qui avaient interprété le pragmatisme du directeur technique comme un renoncement mesurent la distance parcourue. L'outil d'automatisation des audits, toujours en fonctionnement parallèle avec des cycles humains pour les infrastructures critiques, n'a pas été déployé plus largement — mais il a été stabilisé. La souveraineté numérique, dans la version OVHcloud de 2042, n'est pas une posture : c'est un calendrier de certification que deux industriels ont jugé acceptable.
France 2042 : la crédibilité par défaut d'un arbitre sans exécution
À l'approche de l'élection présidentielle, la posture internationale de la France se stabilise dans une configuration que ses partenaires ont appris à lire sans l'attendre : Paris produit du cadre, d'autres le font tenir. La coalition germano-nordique porte les engagements d'exécution vérifiable sur le climat ; la Commission européenne applique le DSA avec une rigueur que les services français peinent à égaler en termes de capacité technique ; OVHcloud signe des contrats industriels au rythme d'une certification partielle que l'ANSSI qualifie elle-même de « procédure en cours ».
Ce que révèle l'année 2042, c'est que cette position n'est plus vécue comme un déficit — ni à Paris, ni tout à fait à Bruxelles. La France occupe un rôle d'arbitre normatif que la prochaine présidentielle ne devrait pas modifier : la délégation française maintient ses positions sur les enceintes multilatérales, les engagements de l'Accord de Paris restent la référence déclaratoire, et aucun camp politique majeur ne remet en cause l'orientation européenne.
Mais la crédibilité vérifiable, elle, continue de se fragmenter. La prochaine session de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques arrivera avec les mêmes asymétries : la France parlera de principes, l'Allemagne et les Scandinaves apporteront des bilans d'exécution. Ce partage des rôles n'est plus accidentel — il est structurel. Il suffit à la France pour rester dans la pièce. Il ne suffit plus pour en tenir l'agenda.
ZAN : les communes contentieuses changent de stratégie juridique
L'arrêt du Conseil d'État de juin 2041 avait semblé clore un cycle. En validant la circulaire ZAN tout en imposant à l'État de documenter ses propres obligations avant toute mise en demeure préfectorale, la juridiction administrative avait renversé l'asymétrie au profit des maires. Un an plus tard, le retournement est là — mais il ne ressemble pas à celui qu'attendaient les communes les plus combatives.
Dans les Yvelines et en Corrèze, les élus qui avaient fondé leurs recours sur l'incomplétude des études DREAL découvrent que la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur a livré, au début de 2042, ses premiers corridors écologiques documentés pour une dizaine de communes varoises. La procédure qu'ils contestaient existe désormais — au moins dans sa version pilote. L'argument de l'inexécution étatique se dégonfle progressivement là où l'État se met à tenir ses engagements.
Jean-Pierre Delacroix, qui avait porté plusieurs recours devant le Conseil d'État, mesure le changement de pied. « La jurisprudence reste favorable aux communes, dit-il, mais elle n'est pas un bouclier permanent : elle exige que l'État respecte ses obligations, pas qu'il ne les respecte jamais. » Depuis Toulon, la préfecture du Var, qui avait obtenu en 2039 un renvoi contentieux distinct sur ses dérogations d'urgence, attend toujours la reprise de l'instruction — mais dans un contexte où l'État produit désormais des pièces que les juges réclament.
L'Association des maires de France observe la fragmentation qui s'installe : selon les régions, les DREAL livrent leurs études à des rythmes très inégaux, créant des situations hétérogènes que le droit n'avait pas anticipées. Là où l'État est à jour, les recours tombent. Là où il accumule les retards, les contentieux prospèrent. La doctrine Delacroix, inscrite dans la jurisprudence, n'a pas neutralisé le ZAN — elle l'a rendu conditionnel, et cette condition commence à être remplie commune par commune.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS