
2060 : les acteurs avancent, l'architecture attend
Éditorial
Ce que 2060 documente, c'est un seuil discret mais réel : des acteurs qui avaient appris à avancer sans mandat formel commencent à être reconnus pour cela. Jean-Pierre Delacroix range ses dossiers parce que quelqu'un d'autre instruit désormais ce qu'il portait seul. Le référent clinique de Sète intègre la deuxième vague de déploiement parce qu'il a décidé d'aller chercher ce que le cadre ne lui accordait pas automatiquement. Le module de gestes incorporés entre dans les parcours Safran parce que trois superviseurs ont persisté à décrire, séance après séance, ce que leurs mains savaient faire. Ce sont des résultats réels, obtenus par des personnes qui ont agi sans attendre que le centre valide.
Mais l'année révèle aussi, avec une précision nouvelle, la limite de cette logique ascendante. À Bruxelles, la France livre enfin sa cartographie des engagements vérifiables — et Berlin répond que trois documents présentés ensemble ne constituent pas une gouvernance systémique. Dans l'Oisans, quatre ans de données déclarées ne suffisent pas à faire bouger un horaire de car. La chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir valide la procédure, pas le fond. Ce que 2060 confirme, c'est que la compétence sectorielle ne manque pas, que les acteurs de terrain produisent, que certains dispositifs tiennent. Ce qui reste à démontrer, c'est si le centre sait agréger ce qu'ils construisent — non pas une fois, sous pression politique, mais de façon reproductible.
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3 articles à lireSalle de réunion B7, centre technique OVHcloud, Roubaix : 14 heures
La réunion a commencé avec cinq minutes de retard parce que le directeur technique avait du mal à trouver le bon câble pour projeter le document.
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La proposition formelle que Pierre Delmas avait promis de soumettre à l'automne 2057 a mis deux ans à trouver sa forme définitive.
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Ahmed Saïdi n'a pas demandé à le rencontrer.
2 min de lecture →Salle de réunion B7, centre technique OVHcloud, Roubaix : 14 heures
La réunion a commencé avec cinq minutes de retard parce que le directeur technique avait du mal à trouver le bon câble pour projeter le document. Personne n'a plaisanté. La salle B7 du centre technique de Roubaix est une salle ordinaire — table rectangulaire, chaises grises, écran mural —, mais ce qui s'y joue en septembre 2060 n'est pas ordinaire.
L'ordre du jour : présentation au prospect hospitalier breton de l'avenant finalisé et signature. Le document était prêt depuis juillet, après que l'audit limité aux données génomiques longitudinales eut confirmé, en 2056, que ces données relevaient de la troisième catégorie architecturale — celle qui exige des durées de conservation spécifiques et un mécanisme de révision annuelle distinct du compartimentage standard.
Du côté d'OVHcloud : le directeur technique, deux membres de l'équipe red team, et une représentante de la direction commerciale. Du côté du prospect : un responsable du système d'information et une juriste spécialisée données de santé. L'ANSSI n'était pas présente — elle avait pris acte du document de référence en mai sans homologation formelle, en demandant son intégration dans le prochain cycle d'audit red team à l'automne.
La juriste du prospect a posé une question précise : le mécanisme de révision annuelle des règles de conservation s'appliquait-il aux données génomiques déjà collectées au moment d'une révision, ou seulement aux nouvelles inclusions ? Le directeur technique a répondu sans hésiter : aux deux. L'avenant le prévoit explicitement. Elle a noté.
À quinze heures trente, l'avenant a été signé. La représentante commerciale a rangé son exemplaire dans une pochette plastique bleue. Le directeur technique a dit, en sortant : « On sait ce que le modèle couvre. C'est ça qui compte. » Le déploiement peut commencer.
Safran-Toulouse : le module de gestes incorporés entre en production, la CGT reste à la porte
La proposition formelle que Pierre Delmas avait promis de soumettre à l'automne 2057 a mis deux ans à trouver sa forme définitive. En janvier 2060, le module d'observation pratique des gestes incorporés entre officiellement dans les parcours de formation filières batteries-hydrogène de l'usine Safran-Toulouse. Il s'appelle, dans le vocabulaire certifiant, « séquences d'analyse gestuelle en environnement de production ». Le nom importe peu. Ce qui compte, c'est que les trois superviseurs de ligne — ceux qui avaient décrit, séance après séance en 2057, comment leur main détectait une anomalie d'assemblage avant que le signal mesurable n'apparaisse — figurent désormais comme formateurs associés dans le document de parcours transmis à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Haute-Garonne.
C'est une victoire partielle, et Delmas ne cache pas ses réserves. Le module représente un temps court dans un parcours long. Les séquences en environnement de production sont encadrées, documentées, intégrées à une logique de certification qui ne peut, par définition, valider que ce qui peut être observé et noté. Ce que les superviseurs savent faire — lire une pièce qui déforme légèrement sous les doigts après vingt ans de répétition — reste partiellement traduisible dans ce format. Partiellement, pas entièrement.
Le conflit avec la CGT, lui, n'a pas bougé. Le délégué CGT Safran a refusé de siéger au groupe de travail depuis 2057, jugeant que le périmètre fermé aux lignes existantes entérinait une clôture déguisée. Il n'a pas changé de position en 2060. À la réunion de présentation du module en janvier, son siège était vide. Delmas a pris note sans commentaire. FO avait signé. La CFDT avait signé. Le module s'applique.
Un superviseur de ligne présent à la présentation a dit, en sortant : « On a mis trois ans à expliquer ce qu'on fait. Maintenant on va voir si les jeunes peuvent l'apprendre. » La question reste ouverte, et c'est précisément celle que le module est censé commencer à instruire.
Le référent de Sète : une trajectoire que Saïdi n'a pas tracée
Ahmed Saïdi n'a pas demandé à le rencontrer. C'est le référent clinique du centre hospitalier de Sète qui a pris l'initiative, au printemps 2060, de venir à Montpellier pour comparer des protocoles de suivi.
Lorsque l'ARS Occitanie avait désigné ce référent dans le cadre de l'avenant de 2055, Saïdi avait jugé le résultat décevant — une mécanique contractuelle qui subordonnait l'existence du poste à des indicateurs de performance, sans rien garantir sur l'accès aux thérapies innovantes. L'exclusion de Sète de la première vague de déploiement de la thérapie inhalée pour la fibrose pulmonaire idiopathique, en 2057, lui avait donné raison sur ce point précis.
Ce que 2060 révèle, c'est que le référent de Sète a fait quelque chose que Saïdi n'avait pas prévu : il a utilisé l'avenant non comme un plafond mais comme un levier. Depuis 2058, il a construit des contacts directs avec les équipes de Bichat-Claude Bernard à Paris et du CHU de Marseille qui conduisent le déploiement progressif de la thérapie. Il a documenté les conditions de surveillance post-administration que son service ne remplissait pas lors de la première vague — et a engagé une mise à niveau du plateau technique sans attendre une décision formelle de l'ARS.
En juin 2060, la HAS a confirmé que Sète figurait dans la liste des sites retenus pour la deuxième vague de déploiement, dont le lancement est prévu pour l'automne. L'ARS Occitanie a transmis la confirmation sans commentaire particulier.
Saïdi a reçu la nouvelle par courriel. Il a transmis la note à la HAS en ajoutant une ligne : la procédure contractuelle avait permis de progresser sur la coordination. Elle n'avait pas suffi pour l'accès aux innovations. Ce qui avait suffi, c'était le travail d'un référent qui avait décidé d'aller chercher ce que le cadre ne lui donnait pas automatiquement. La HAS a accusé réception.
La FNSEA obtient gain de cause en chambre : Terre et Progrès contraint de suspendre
Le retournement est venu du tribunal, pas du marché. Depuis mars 2057, le délégué régional de la FNSEA avait maintenu son recours devant la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir contre les critères modulés adoptés par Terre et Progrès. La décision attendue au second semestre 2057 avait été reportée, puis instruite à nouveau. Elle est tombée en février 2060 : la chambre a jugé que la délibération du conseil d'administration de novembre 2056 excédait les statuts en créant des catégories d'adhérents aux droits asymétriques sans modification préalable des statuts.
André Lecomte a reçu la décision un mardi matin à Chartres. La coopérative Terre et Progrès est contrainte de suspendre l'application des critères modulés pour la campagne en cours et de convoquer une assemblée générale extraordinaire pour modifier ses statuts si elle souhaite pérenniser la modulation. Le délégué régional FNSEA a déclaré à la sortie de la chambre que la décision « rétablissait l'égalité entre adhérents ».
Claire Moreau, qui avait suivi le dossier depuis l'extérieur depuis les conclusions du groupe de travail de 2055, a appris le jugement par un voisin. Elle a noté que la décision ne portait pas sur le fond — la modulation était-elle économiquement justifiée ? — mais sur la procédure. La chambre n'a pas invalidé les données de 2054 qui montraient qu'une minorité significative d'exploitants à profil mixte céréales-oléagineux subissait des pertes nettes deux campagnes sur trois.
Lecomte a annoncé dès la semaine suivante la convocation d'une assemblée générale extraordinaire pour l'automne, afin de soumettre aux adhérents une révision statutaire intégrant explicitement la possibilité de critères différenciés. La Confédération paysanne a soutenu la démarche. La FNSEA a réservé sa position.
Les exploitants intermédiaires de la Beauce thimeraisienne entrent dans la campagne 2060 sans filet modulé. Lecomte a dit à son juriste : « On recommence, cette fois dans les règles. »
Aurélie Steinbach face aux compagnies sans histoire : quand la présence devient modèle économique
La journée organisée par la DRAC Normandie à Rouen en octobre 2060 n'était pas censée tourner au débat de fond. L'ordre du jour portait sur la diffusion des nouveaux critères de labellisation dans les régions qui venaient de les adopter. Il a glissé vers autre chose dès la deuxième intervention.
Une directrice artistique caennaise, à la tête d'une compagnie fondée il y a moins de dix ans, a posé la question que personne dans la salle n'avait formulée aussi directement : pourquoi faudrait-il documenter la présence hors représentations selon des critères pensés pour des structures installées de longue date, quand son modèle repose précisément sur une présence continue dans un territoire – et qu'elle en vit, sans label ni convention de résidence ?
Aurélie Steinbach, présente à la table, a écouté sans interrompre. Ce qu'elle a entendu n'était pas une attaque contre les critères révisés que ses conventions avaient contribué à façonner. C'était autre chose : une génération de compagnies qui n'avait pas eu besoin d'une légitimation institutionnelle pour construire une économie de la présence territoriale, et qui regardait désormais le dispositif de labellisation comme une contrainte documentaire conçue pour eux, pas pour elle.
L'agent itinérant Meurthe-et-Moselle, assis en fond de salle, a noté l'échange sans intervenir. Il travaille depuis dix ans sur des circuits que les critères révisés reconnaissent enfin. Ce que la compagnie caennaise lui montrait, c'est qu'on peut arriver au même endroit sans avoir eu besoin du chemin.
Le directeur de la DRAC Normandie a proposé un groupe de travail pour adapter les formulaires. La directrice caennaise a répondu qu'elle n'avait pas de formulaire à remplir pour l'instant. Steinbach a dit qu'elle revenait à Nancy avec une question qu'elle n'avait pas en partant. La réunion s'est terminée sans conclusion arrêtée, et c'est peut-être ce qui en fait le moment le plus intéressant de l'année pour le domaine.
Salle 214, lycée Jean-Zay, Lille : une matinée d'inspection
Neuf heures vingt. La salle 214 du lycée Jean-Zay, dans le quartier de Wazemmes à Lille, sent la craie froide et le plastique chauffé par les radiateurs. Une inspectrice de l'académie de Lille s'installe au fond, carnet posé sur la tablette. Devant elle, une néotitulaire de lettres modernes — deuxième année de titularisation — commence sa séquence sur l'argumentation avec une classe de première.
La scène dure une heure. L'inspectrice écrit régulièrement. Pas en continu : elle lève les yeux, observe, note. À un moment, trois élèves arrivent avec dix minutes de retard — phénomène fréquent dans l'établissement, classé en réseau d'éducation prioritaire renforcé. L'enseignante les intègre sans perdre le fil. L'inspectrice note.
En 2060, la question que le représentant SNUipp-FSU de Lille avait transmise à la DEPP en juin 2059 — l'absence d'annotation contextuelle dans les rapports de certains néotitulaires REP+ de l'académie crée-t-elle une inégalité de traitement par rapport à d'autres académies ? — n'a pas encore reçu de réponse formelle. La DEPP avait demandé un corpus anonymisé en juillet. La réponse n'était pas revenue à la rentrée de septembre 2059. Elle n'est toujours pas revenue en janvier 2060.
Mais quelque chose a changé dans la pratique. Depuis le cadrage interne d'automne 2056, l'inspection académique de Lille documente les conditions d'exercice de façon plus systématique que les années précédentes — état des équipements, turnover des élèves, absentéisme. La néotitulaire de la salle 214 le sait. Elle en a parlé avec deux collègues dans la salle des profs la semaine précédente.
À dix heures vingt, la séquence s'achève. L'inspectrice range son carnet, remercie la classe, sort avec l'enseignante dans le couloir. Leur échange dure huit minutes. Personne d'autre n'est présent. Ce qui se dit dans ce couloir ne figurera dans aucun registre syndical.
Cycles itératifs : la CRE tranche, la méthode s'installe
L'avis définitif de la Commission de régulation de l'énergie sur les durées minimales des cycles d'essai pour les énergies marines est tombé en mars 2060, après deux ans de conflit avec les opérateurs vendéens. Il a tranché nettement : les durées minimales ne sont pas un paramètre ajustable selon les configurations de sites, mais une condition de reproductibilité de l'apprentissage. Le collectif d'opérateurs de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, qui contestait depuis 2057 l'application à la Vendée de cycles calibrés sur les nœuds bretons des Côtes-d'Armor, a pris acte sans annoncer de recours.
Ce dénouement clôt une séquence ouverte avec le déploiement du cadre atlantique en 2055. Il valide, rétrospectivement, la note technique que Marie Lecomte avait transmise depuis le siège rennais de RTE — sans être nommée dans l'avis officiel, mais dont la formulation sur la détection d'anomalies en premières semaines de cycle a été reprise quasi littéralement.
L'année 2060 marque un seuil dans l'histoire de ce cadre documentaire : c'est la première année où il s'applique sans contestation active en cours d'instruction. Les équipes vendéennes, après avoir opéré sous tension réglementaire depuis 2057, ont entamé leurs cycles dans les délais requis. Un premier site de la baie de l'Aiguillon — resté en attente durant le conflit — a démarré son cycle inaugural en juin. RTE a enregistré les données sans incident.
La question qui s'ouvre désormais est différente. Le cadre atlantique a été pensé pour des zones côtières à forte variabilité de nœuds. Plusieurs opérateurs d'énergies marines flottantes en Méditerranée occidentale — Golfe du Lion, littoral occitan — signalent à la CRE que leurs configurations ne correspondent ni aux nœuds bretons ni aux profils vendéens. Une demande d'examen spécifique a été déposée à l'automne. La CRE a confirmé l'ouverture d'un groupe de travail pour 2061. Le cadre tient. Ses bords se déplacent.
Le tableau de bord après la présidentielle : ce que la continuité coûte
Le revirement de 2060 n'est pas spectaculaire — c'est précisément ce qui le rend intéressant. Après le scrutin présidentiel, la nouvelle équipe gouvernementale a pris ses fonctions au printemps avec, dans son héritage institutionnel, un tableau de bord procédural du Sénat traversant sa cinquième mandature et un rapport annexe dont le statut informel avait été instrumentalisé pendant toute la campagne.
La secrétaire générale du gouvernement avait transmis en mars une note rappelant, pour la quatrième fois en huit ans, que le rapport annexe ne créait aucune obligation opposable devant le Conseil d'État. La note était rédigée dans les mêmes termes que les précédentes. Elle a produit un effet différent.
Le nouveau gouvernement a décidé, dès juin, de ne pas produire de rapport annexe pour le premier exercice de sa mandature. Non pas en l'interdisant formellement — ce qui aurait ravivé le conflit — mais en ne le publiant pas, laissant le tableau de bord du Sénat comme seul document de suivi actif. La commission des lois, réunie en juillet salle Clemenceau, a pris acte sans rouvrir le débat. Le président de séance — nouvelle désignation depuis l'automne 2059 — a simplement noté que l'instrument procédural continuait de fonctionner indépendamment des choix éditoriaux du gouvernement.
Les trois sénateurs des Hauts-de-France, qui avaient obtenu en 2053 l'autorisation de publier un rapport annexe distinct, ont réagi dans un communiqué bref : ils « regrettaient » l'absence de document d'information. Bercy a confirmé que les données du tableau de bord seraient publiées selon le format standardisé.
Ce que 2060 a changé, c'est moins le texte des règles que leur usage : le rapport annexe, né d'une demande de visibilité, disparaît précisément parce qu'il était devenu trop visible. Le tableau de bord, lui, continue.
Marseille : ce que 2060 a changé au paysage des dispositifs de présence
Trois ans après l'ouverture du sixième site piloté par les associations de médiation interculturelle des treizième et quinzième arrondissements de Marseille, un bilan s'impose — non pas parce que la Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône l'a commandé, mais parce que la coexistence de deux logiques dans le même paysage institutionnel produit désormais des effets visibles.
Les cinq sites historiques de Karim Amara traversent leur quinzième année de fonctionnement sans modification de cadre. Nadia Ferhat assure toujours la supervision, transmet ses observations aux bénévoles en rotation, maintient la pratique d'une présence non directive que personne dans l'administration n'a jamais su tout à fait définir ni vraiment questionner depuis que le financement a été reconduit sans conditions nouvelles en 2058.
Le sixième site, lui, a vécu une première crise en 2059 : deux médiateurs référents ont quitté les associations pilotes pour des raisons sans lien avec le dispositif, créant un vide de présence de plusieurs semaines dans le quinzième arrondissement. La Direction des solidarités a été alertée. Elle a répondu en mobilisant un appui temporaire via un autre dispositif d'insertion — ce que les cinq sites Amara n'auraient pas autorisé. Le sixième site a repris. La crise a été gérée.
Ce moment a révélé la différence structurelle entre les deux modèles. Les cinq sites tiennent parce qu'ils ne dépendent que de la régularité de personnes qui ne promettent rien d'autre. Le sixième site est plus fragile aux départs, mais il peut appeler du renfort. Amara, informé de l'incident, n'a pas commenté.
En 2060, la Direction des solidarités envisage une évaluation comparative des deux dispositifs. Elle n'a pas encore fixé de méthodologie. Ferhat a dit à une collègue qu'elle attendrait de voir ce que la question posait avant de décider si elle y répondrait.
Oisans : les données disent une chose, l'offre de transport n'en bouge pas
Depuis que l'acte réglementaire provisoire a reconnu les déclarations volontaires de trajets comme base d'expérimentation en 2058, quelque chose d'inattendu s'est produit dans les vallées de l'Oisans : les déclarations ont continué d'augmenter. Pas spectaculairement, mais régulièrement. Les conducteurs qui notifiaient leurs trajets à Transisère avant même toute reconnaissance formelle sont devenus plus nombreux après. La base de données accumulée depuis 2054 documente désormais plusieurs années de pratique réelle – flux saisonniers, bassins de rabattement vers les bourgs-centres, plages horaires concentrant l'essentiel des trajets hivernaux.
Ce corpus existe. Il ne suffit pas à déclencher quoi que ce soit.
La directrice de Transisère, qui avait présenté en début d'année à la commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes une synthèse des données accumulées, a posé une question précise : ces informations permettent-elles d'ajuster les fréquences des lignes régulières de cars interurbains sur les axes où le covoiturage ne couvre pas les créneaux du matin ? Sa proposition ne réclamait pas de nouveau service. Elle demandait un réexamen des horaires existants à la lumière des données déclarées.
L'élue de la communauté de communes de l'Oisans a soutenu la démarche. Le Commissariat général à l'égalité des territoires a refusé d'instruire la demande, estimant que les données issues d'une expérimentation volontaire non certifiée ne pouvaient pas fonder une révision d'offre de transport régulier soumise à des obligations de service public.
C'est là que le conflit s'est cristallisé. Non plus sur l'existence de l'acte provisoire, mais sur la valeur opérationnelle des données qu'il a générées. La directrice de Transisère a maintenu sa position en septembre : des données fiables sur quatre ans de pratique réelle valent mieux que des modèles théoriques de demande. Le Commissariat n'a pas cédé.
La commission régionale a ajourné l'examen sans date. Les conducteurs déclarent toujours leurs trajets. Les horaires de cars n'ont pas bougé.
Bruxelles, automne 2060 : la France livre une cartographie, Berlin demande une gouvernance
La scène s'est jouée en deux temps, à quelques semaines d'intervalle. En octobre, le secrétariat général des affaires européennes a transmis à la Commission européenne un premier document de cartographie des engagements vérifiables des agences sectorielles françaises – RTE, ANSSI, ADEME – rédigé conjointement pour la première fois depuis que la demande formelle avait été posée en 2054. Le document était attendu depuis si longtemps que son arrivée a produit, dans les couloirs de la Commission, une réaction moins enthousiaste que soulagée.
La réponse de la coalition germano-nordique est venue en novembre, sous forme de note technique. Berlin salue un « premier pas appréciable » mais souligne que le document ne démontre pas encore une gouvernance systémique. La Bundesanstalt Rohstoffe, qui suit le dossier depuis plusieurs années, a formulé l'objection avec précision : les trois contributions sectorielles conservent chacune leur grille de lecture interne, et les mécanismes de vérification croisée réclamés de longue date n'y figurent qu'à l'état d'esquisse. Ce n'est pas une documentation conjointe au sens de Fensch-Moselle – c'est trois documents présentés dans un même envoi.
La délégation française a pris note sans contester l'analyse. Ce que Berlin dit en creux, c'est que la question n'est plus de savoir si la France sait construire une documentation conjointe quand les conditions politiques s'y prêtent, mais si elle peut le faire de façon reproductible, indépendamment du calendrier électoral. L'issue du scrutin présidentiel avait levé l'argument de la stabilisation politique. La cartographie livrée prouve que la volonté existe. Elle ne prouve pas encore que l'architecture tient sans elle.
La Commission européenne a inscrit un point de suivi au calendrier du premier semestre 2061. Le secrétariat général des affaires européennes a confirmé qu'une révision du format de vérification croisée serait engagée avant cette échéance. Le précédent Fensch-Moselle continue de circuler comme référence positive. Il a désormais plus de dix ans.
Jean-Pierre Delacroix : l'avocat qui n'était plus nécessaire
Il y a dix ans, Jean-Pierre Delacroix passait ses lundis matin à relancer la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur pour des dossiers que personne ne voulait porter. En 2060, il a passé son lundi matin à classer des archives.
La trajectoire de l'avocat marseillais spécialisé en droit des zones humides dit quelque chose de précis sur ce qu'une décennie de friction procédurale peut produire — non pas une victoire nette, mais un glissement de rôle. Depuis la lettre de mission interne de 2056 qui avait formalisé la fonction de coordination de la chargée de mission DREAL, le flux des dossiers complexes du delta du Rhône a changé de nature. Non pas que la hiérarchie des sources écologiques ait été clarifiée — elle ne l'a pas été, et personne n'a encore tranché la question des référentiels d'espèces contradictoires qui bloquait les parcelles du Petit Rhône depuis des années. Mais les dossiers avancent sans que Delacroix soit l'interface obligatoire.
En mars 2060, il a appris par un exploitant d'Arles qu'une réunion de coordination technique s'était tenue au Parc naturel régional de Camargue sans qu'il y soit convié — et que trois dossiers y avaient trouvé une orientation. Il n'a pas protesté. Il a noté la date.
Ce qui a changé en 2060, c'est que sa présence n'est plus la condition du déblocage. La chargée de mission DREAL a construit, au fil de réunions informelles et de comptes rendus que personne n'avait demandés, un réseau d'interlocuteurs stables entre les conseils départementaux du Gard et des Bouches-du-Rhône. Delacroix reste sollicité pour les dossiers les plus complexes — ceux où la lecture conjointe des données écologiques et des données INRAE produit encore un désaccord que le coordinateur ne peut pas trancher seul.
Devant son bureau de la rue Paradis à Marseille, il a dit à une consœur : « Je suis passé de pompier à consultant. » Puis il a rangé trois chemises que personne ne lui avait demandé de rouvrir.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS