
2062 : ce que les cadres formalisés ont révélé en s'appliquant
Éditorial
La salle était rarement pleine. Mais ce qui s'y est passé cette année ne demandait pas un public — il demandait un acte. En 2062, le Journal de Demain documente une France où les procédures ont été formalisées, les documents rédigés, les corpus constitués. Ce qui se révèle maintenant, c'est ce que chaque formalisation laisse dans son ombre.
La chargée de mission du delta du Rhône a un titre officiel et deux dossiers qui s'enlisent, faute de mémoire informelle que nul organigramme ne transmet. Le mécanisme d'avenant de la HAS fonctionne — pour ceux qui savent déjà par où commencer. À Roubaix, OVHcloud a adopté une procédure de délibération sur ses catégories architecturales : un accord sur la méthode, pas sur le fond. Le document de la DRAC Normandie prescrit dans des contextes qu'il n'avait pas anticipés. Dans chacun de ces cas, ce n'est pas l'institution qui se grippe — c'est la réalité que l'institution ne contenait pas.
Mais 2062 n'est pas une année de blocages. À Chartres, la date d'audience fixée par le tribunal confirme que la révision statutaire de Terre et Progrès a une réalité juridique suffisante pour qu'on cherche à l'annuler — c'est une victoire à rebours. À Toulouse, le module Safran a produit une inversion pédagogique que personne n'avait conçue : les jeunes ont forcé les anciens à nommer ce qu'ils savaient. À Genève, la vérification croisée a été reconnue par la coalition germano-nordique comme un premier pas réel — même si la question posée ensuite était d'une autre nature.
Ce que l'année enseigne : la formalisation n'est pas l'aboutissement. C'est le moment où les angles morts deviennent visibles.
À la une
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Par Sarah2 min de lecture →OVHcloud : quand l'architecture d'un document devient une question de gouvernance
Roubaix, janvier 2062. Le blocage sur les données d'imagerie médicale longitudinale a duré plusieurs semaines — ce qui, au centre technique d'OVHcloud, se compte en contrats suspendus et en avenants non signés. L'année 2062 n'a pas résolu ce désaccord. Elle l'a formalisé.
Le différend entre le directeur technique et la direction commerciale portait officiellement sur une question de classification : les données d'imagerie longitudinale appartiennent-elles à la même catégorie architecturale que les données génomiques — la troisième, celle à haut risque de réidentification — ou s'en distinguent-elles suffisamment pour relever d'un traitement différent ? La réponse du directeur technique, documentée dans le référentiel interne validé par l'ANSSI en 2057, était claire : même logique de persistance, même exposition cumulative, même catégorie. La direction commerciale, face à deux demandes de contractualisation entrantes, avait préféré solliciter un avis juridique externe. L'avis est arrivé au printemps. Il n'a rien tranché — les frontières catégorielles, a prudemment conclu le juriste, « restent sujettes à interprétation contextuelle ».
« Une architecture, ça a des bords — mais qui décide où ils passent, c'est une autre affaire. »
En langage de comité de direction, ça voulait dire que la direction commerciale avait sa porte de sortie. Le directeur technique a refusé de la prendre.
Le comité de direction s'est réuni en juin. Il n'a pas modifié le référentiel. Il a en revanche acté une procédure nouvelle : tout désaccord entre direction technique et direction commerciale sur le classement d'un type de données fera l'objet d'une délibération formelle du comité, avec vote. C'est une règle de gouvernance interne, pas une validation architecturale. Une architecture, ça a des bords — mais qui décide où ils passent, c'est une autre affaire.
Les deux dossiers d'imagerie longitudinale sont toujours en attente. Les prospects n'ont pas abandonné. L'ANSSI a été informée de la procédure de délibération sans être invitée à en fixer les critères. Le directeur technique a signé le compte-rendu du comité de juin. La direction commerciale aussi. C'est ce qu'on appelle un accord sur la méthode — ce qui ne dit rien du fond, mais permet de recommencer à se parler.
La France passe le test technique à Bruxelles, Berlin attend la preuve politique
Genève, printemps 2062. La salle de travail du Groupe des quatre-vingt-dix-sept était occupée, ce matin-là, par une conversation que personne n'avait demandé à mettre à l'ordre du jour. La délégation française venait de distribuer le format révisé de vérification croisée – RTE, ANSSI et ADEME présentés dans un document commun où chaque agence atteste explicitement des données des deux autres, non plus trois contributions parallèles glissées dans la même chemise. La coalition germano-nordique a pris le document. Ses représentants l'ont feuilleté. Ils ont dit, en substance : c'est mieux.
Puis ils ont parlé d'autre chose.
« Dans une salle comme celle-là, acquiescer poliment est rarement une réponse. »
Ce qui s'est joué dans cet échange discret, c'est une distinction que la délégation française n'avait pas tout à fait anticipée – ou qu'elle avait préféré ne pas anticiper. La vérification croisée était une exigence de méthode. Elle a été satisfaite. Ce que la coalition germano-nordique pose désormais comme question n'est plus de l'ordre de la méthode : c'est une question de continuité politique. Qui sera l'interlocuteur français dans dix-huit mois ? Le format révisé tient parce que le Secrétariat général des affaires européennes l'a porté. Est-ce que la prochaine équipe gouvernementale en fera autant ?
Berlin ne formule pas cette question publiquement. Elle la formule autrement : en citant avec une régularité notable l'exemple de la documentation Fensch-Moselle comme un cas où l'architecture technique avait tenu – mais seulement parce que la volonté politique avait tenu avec elle. Ce n'est pas un compliment. C'est un avertissement enveloppé dans une référence historique.
La délégation française a pris note. Elle a rappelé que le format révisé est une procédure inscrite, indépendante des choix éditoriaux d'un gouvernement particulier. Argument solide sur le papier. La coalition germano-nordique a acquiescé poliment.
Dans une salle comme celle-là, acquiescer poliment est rarement une réponse.
Avenants de plateau technique : la procédure reconnue se heurte à ses premières inégalités d'accès
En mars 2062, une infirmière coordinatrice d'un centre hospitalier de l'Hérault a reçu la même note de la Haute Autorité de santé que ses collègues de Bagnols-sur-Cèze ou de Béziers — celle qui officialise les avenants contractuels de plateau technique comme voie normale d'adaptation locale. Elle l'a lue, posée sur son bureau, et attendu. Son établissement n'a pas de référent clinique désigné. La procédure existe. La porte d'entrée, non.
Depuis que la HAS a formalisé le mécanisme en juin 2061, la dynamique enclenchée par le référent clinique de Sète s'est propagée avec une régularité que personne n'avait tout à fait anticipée — ni dans sa vitesse, ni dans ses limites. Les établissements qui disposaient déjà d'un référent identifié, d'un plateau technique structuré et d'un interlocuteur stable à l'ARS Occitanie ont utilisé l'avenant comme levier, parfois dès l'automne. D'autres ont découvert que la note décrivait un mécanisme dont ils ne possédaient pas les conditions préalables.
« La procédure reconnue n'a pas uniformisé l'accès : elle a rendu visible l'asymétrie qui existait avant elle. »
C'est ce retournement discret que 2062 commence à documenter. La procédure reconnue n'a pas uniformisé l'accès : elle a rendu visible l'asymétrie qui existait avant elle. Un établissement sans référent ne peut pas actionner un mécanisme conçu pour les établissements qui en ont un. L'ARS Occitanie a reçu, depuis janvier, plusieurs demandes d'appui à la désignation d'un référent clinique — un mouvement que ses équipes n'avaient pas anticipé dans ce volume. Le traitement de ces demandes n'est pas coordonné avec le calendrier des avenants.
Le docteur Ahmed Saïdi, sollicité en février par une équipe d'un établissement du Gard sans référent désigné, a répondu par courrier. Il a pris soin de décrire la séquence : d'abord le référent, ensuite l'avenant, ensuite la thérapie. Pas dans l'autre ordre. Ce qu'il avait obtenu à Sète en sept ans, la note de la HAS en avait fait une procédure reproductible — mais reproductible pour qui savait déjà par où commencer.
Terre et Progrès : le tribunal de Chartres fixe enfin une date d'audience
L'huissier est passé un mardi matin de février, avec une enveloppe kraft et le tampon du tribunal judiciaire de Chartres. Pour André Lecomte, qui attendait cette convocation depuis que la délégation régionale de la FNSEA avait déposé son recours en nullité à l'automne 2061, la date d'audience — fixée au premier semestre 2062 — a eu l'effet paradoxal d'une confirmation. Non pas une victoire, mais la preuve que la révision statutaire adoptée en assemblée extraordinaire avait suffisamment de réalité juridique pour qu'on cherche à l'annuler.
Dans les jours qui ont suivi la notification, le bureau de la coopérative s'est réuni dans la salle habituelle de la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir. Claire Moreau, qui avait soutenu la révision dès le premier débat, a posé la question que tout le monde évitait : les contrats bilatéraux avec les restaurants scolaires, qui n'ont jamais dépendu de la structure tarifaire modulée, tiennent-ils pendant la procédure ? La réponse de Lecomte a été courte : ils ont tenu jusqu'ici, ils tiendront. Les collectivités locales qui achètent directement n'attendent pas que les statuts soient validés par un tribunal.
C'est là l'essentiel de ce que 2062 révèle dans ce dossier : l'architecture informelle que Terre et Progrès avait construite autour des engagements directs s'avère plus solide que les structures qu'on lui cherche querelle. Les critères modulés sont suspendus dans leur application pleine, par décision de Claire Moreau et du recours de la FNSEA, mais les flux qui faisaient vivre la coopérative ne sont pas indexés sur eux.
Le recours de la FNSEA porte sur un argument de fond : les critères différenciés constitueraient une discrimination entre adhérents contraire au droit coopératif français. L'audience fixée ne préjuge pas de l'issue, et les juristes des deux parties s'accordent sur un point — la jurisprudence en matière de critères internes aux coopératives agricoles est maigre. Ce qui se jouera devant le tribunal, c'est peut-être moins l'avenir de Terre et Progrès que celui du principe lui-même. Lecomte a rangé l'enveloppe kraft dans le dossier beige qu'il conserve depuis le début de l'affaire. Il y a encore de la place.
Le document de la DRAC Normandie ne circule plus : il prescrit
Il y a un an, la DRAC Normandie transmettait aux autres directions régionales un document reformulant les critères de résidence — distinction entre passage et ancrage, densité des représentations publiques et durée de présence. Le texte avait été salué comme une avancée de méthode. Il circulerait, avait-on dit. Personne ne l'imposerait.
En 2062, il impose.
« Ils appellent ça « capitalisation des bonnes pratiques ». »
Ce que le directeur de la DRAC Normandie avait présenté comme un outil de dialogue entre pairs est devenu, sans décision formelle, la grille de référence que plusieurs DRAC appliquent pour instruire leurs dossiers de demande de résidence. La DRAC Bretagne s'en est saisie en janvier pour requalifier trois projets en cours. La DRAC Nouvelle-Aquitaine l'a intégrée dans sa lettre de cadrage aux porteurs. Personne n'a demandé l'autorisation. Personne n'a formalisé le transfert.
Le problème, c'est que le document avait été rédigé pour des territoires comme la Normandie — densité intermédiaire, tissu associatif établi, compagnies disposant d'un minimum d'infrastructure. Appliqué tel quel à des contextes différents, il produit des effets que ses auteurs n'avaient pas anticipés. La directrice de compagnie caennaise dont la question avait déclenché tout le travail du groupe de Caen le dit sans détour : elle reconnaît les mots, pas les situations qu'ils sont censés décrire.
Aurélie Steinbach, à Nancy, a reçu en mars une demande de la DRAC Grand Est qui cite le document normand comme référence pour instruire un dossier mosellan. Elle n'y a pas participé. Elle n'a pas été consultée.
Ils appellent ça « capitalisation des bonnes pratiques ». On appelle ça, nous, un document sans mandat qui change de nature dès qu'il quitte son contexte d'origine — et dont les auteurs n'ont plus la maîtrise.
Le groupe de travail de Caen ne s'est pas réuni depuis novembre. Son document, lui, continue de voyager.
Annotations contextuelles : ce que deux ans de silence ont appris sur la preuve recevable
Il range ses dossiers depuis longtemps de la même façon : corpus A, corpus B, accusés de réception sans suite. Ce qui a changé au printemps 2062, c'est ce que le représentant du SNUipp-FSU de Lille a commencé à appeler, dans ses échanges avec la commission des affaires sociales du Conseil supérieur de l'éducation, « la question de la recevabilité ».
Pendant deux ans, la démarche avait été celle d'un signalement attendant réponse. Deux corpus documentant l'absence d'annotations contextuelles dans les rapports d'inspection de néotitulaires de l'académie de Lille, transmis à la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance. Le premier, fin 2059. Le second, au printemps 2060. La DEPP avait demandé des exemples. Puis s'était tue. L'inspection académique de Lille avait pris acte, sans modifier ses protocoles. Ce silence n'était pas un vide : c'était une réponse implicite sur ce que l'institution considère comme un fait établi.
« Ce silence n'était pas un vide : c'était une réponse implicite sur ce que l'institution considère comme un fait établi. »
C'est ce seuil-là que le représentant a mis en nom au cours de l'année écoulée. Ce que ses corpus décrivent — des néotitulaires exerçant dans des conditions que leurs dossiers d'inspection omettent systématiquement, quand ces mêmes conditions auraient été mentionnées pour un titulaire expérimenté — ne répond pas aux critères d'une anomalie traçable dans les protocoles existants. L'institution ne conteste pas les faits. Elle ne reconnaît pas non plus la catégorie dans laquelle ils devraient s'inscrire.
Au lycée Jean-Zay de Wazemmes, une enseignante néotitulaire a rangé son rapport d'inspection dans un tiroir. Il ne dit pas ce que ses collègues savent de sa classe. Il dit ce que le formulaire permet de dire.
L'audition inscrite à la session d'automne du Conseil supérieur de l'éducation ne portera pas sur les faits — ils sont dans les corpus depuis 2059. Elle portera sur la nature de la preuve : ce que l'institution est prête à reconnaître comme suffisant pour modifier un protocole. C'est cette question-là que deux années de silence ont fini par rendre audible.
Golfe du Lion : le sous-groupe CRE rend son avis, les opérateurs méditerranéens l'obtiennent partiellement
La question avait été posée sans détour par Marie Lecomte en février 2061 : transposer sans adapter simule la reproductibilité, elle ne la garantit pas. Le sous-groupe technique ouvert par la Commission de régulation de l'énergie pour traiter le cas méditerranéen a rendu ses conclusions au printemps 2062 — et le résultat n'a satisfait ni camp entièrement.
Le point de friction était précis. Depuis que la CRE avait tranché en mars 2060 sur les durées minimales des cycles d'essai pour les énergies marines, les opérateurs atlantiques défendaient une transposition directe de ce cadre aux projets du Golfe du Lion. Leur argument était procédural autant que technique : rouvrir les paramètres acquis fragiliserait la prévisibilité réglementaire pour des projets déjà engagés. Les opérateurs méditerranéens opposaient à cette position la réalité physique de leurs sites : profondeurs variables du littoral occitan, absence de nœuds côtiers comparables, turbulence thermique sans équivalent atlantique. Appliquer les mêmes durées revenait, selon eux, à mesurer avec un instrument calibré pour une autre matière.
« Transposer sans adapter simule la reproductibilité, elle ne la garantit pas. »
Le sous-groupe a reconnu le principe de l'adaptation. C'est là ce que les opérateurs du Golfe retenaient en priorité : la CRE a admis que les paramètres atlantiques ne constituent pas un étalon universel. Mais elle a refusé de fixer elle-même les durées alternatives, renvoyant à une procédure de justification technique individuelle pour chaque projet. Les opérateurs méditerranéens obtiennent le droit d'argumenter — pas une valeur de référence commune.
Les opérateurs atlantiques ont immédiatement dénoncé ce qu'ils lisent comme une brèche ouverte dans la cohérence du cadre réglementaire. La CRE, dans sa note d'accompagnement, a maintenu que la rigueur des cycles d'essai n'est pas négociable et que l'adaptation des paramètres ne signifie pas leur affaiblissement.
Le collectif des opérateurs de Saint-Gilles, qui suivait le dossier depuis l'Atlantique, a pris acte sans commentaire public. Marie Lecomte, dont la formulation avait ouvert le débat, a noté dans un compte rendu interne de RTE que l'avis crée une procédure là où elle espérait une règle.
Rapport annexe : la bataille parlementaire entre données et narration d'intention
La salle Clemenceau n'était pas pleine, ce matin de février. Elle ne l'est presque jamais quand il s'agit de doctrine constitutionnelle. Les trois sénateurs des Hauts-de-France s'étaient pourtant préparés à autre chose qu'un regret procédural – ils avaient préparé un argument.
Ce qui s'est joué dans cette salle, au fil de l'audition de la secrétaire générale du gouvernement, tient moins à l'absence du rapport annexe qu'à la question de fond qu'elle révèle : qu'est-ce qu'un instrument de contrôle parlementaire, et quelle forme doit-il prendre pour être opposable ? D'un côté, la secrétaire générale a maintenu ce qu'elle maintient depuis l'exercice précédent – les données de Bercy sont publiées, accessibles, au format standardisé ; aucune disposition réglementaire ne contraint le gouvernement à un calendrier éditorial pour le rapport annexe. De l'autre, les trois sénateurs ont posé leur doctrine avec une précision nouvelle : ce que Bercy publie, ce sont des tableaux. Ce que le rapport annexe produisait, c'était une narration d'intention gouvernementale – traçable, comparable, attaquable ligne à ligne.
« Ce que Bercy publie, ce sont des tableaux. »
La distinction n'est pas rhétorique. Elle engage deux conceptions du contrôle budgétaire. La première, défendue par Bercy, pose que la donnée chiffrée publiée constitue la base suffisante de toute vérification parlementaire. La seconde, que les sénateurs tentent d'inscrire dans le droit positif depuis janvier, soutient qu'une donnée sans intention déclarée ne permet pas de contrôler ce que le gouvernement entendait faire – seulement ce qu'il a fait. C'est la différence entre l'audit et le mandat.
La secrétaire générale a pris acte. Sans engagement calendaire. Le président de la commission des lois a transmis la demande au Journal officiel.
Ce que personne n'a dit dans la salle, mais que la séance a rendu visible : la doctrine minoritaire des trois sénateurs a désormais un tracé juridique. Pas une victoire – une empreinte.
Marseille : le sixième site s'impose dans le débat électoral, les cinq autres disparaissent
La Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône appelle ça une évaluation comparative. On appelle ça, nous, avoir choisi son camp avant d'avoir ouvert le dossier.
Le rapport du cabinet extérieur mandaté au printemps 2061 a rendu ses conclusions en janvier 2062. Le verdict est sans ambiguïté : le sixième site, piloté par des associations de médiation, apparaît comme le mieux documenté du dispositif. Volume d'interventions tracé, rotation des intervenants enregistrée, satisfaction des usagers formalisée. Les cinq sites de Karim Amara n'ont, eux, rien de tel à produire. Présence continue, mêmes visages, confiance construite sur quinze ans — rien de tout cela ne rentre dans la grille.
« Ce qui se mesure se vend ; ce qui tient en silence reste invisible. »
Nadia Ferhat avait prévenu dès la réception du questionnaire : la grille uniforme traite des non-équivalents comme s'ils l'étaient. Elle a reçu un accusé de réception. Amara, informé des résultats, n'a pas demandé à commenter — et personne ne lui a proposé de le faire.
La Direction des solidarités a transmis les conclusions aux élus du Conseil départemental en février. Le calendrier tombe mal, ou trop bien : les élections municipales approchent, et plusieurs élus ont déjà cité le sixième site en séance comme exemple d'un modèle évaluable, reproductible, finançable. Les cinq autres ? Absents des tribunes. Ce qui se mesure se vend ; ce qui tient en silence reste invisible.
Amara n'a pas bougé. Ferhat non plus. Les cinq sites continuent de fonctionner comme ils fonctionnent depuis quinze ans — réguliers, discrets, sans la moindre colonne dans un tableau de bord. La Direction appelle ça une prise en compte des réalités diverses. Ferhat, dans une note restée interne, écrit : « présence continue non quantifiable ». La distinction est petite. Les conséquences ne le sont pas.
Aucune décision de fermeture n'a été prononcée. Aucun financement n'a été réduit. Mais dans l'espace préélectoral, le sixième site est devenu la référence — et les cinq autres, un angle mort.
Oisans : quand le corpus de données devient un enjeu de responsabilité
La directrice de Transisère n'a pas changé de poste. Elle a changé de question.
Depuis quatre ans qu'elle défend la valeur opérationnelle des déclarations de covoiturage informel collectées dans le massif de l'Oisans, le débat a longtemps porté sur l'utilité du corpus — si ces données, riches des flux saisonniers et des créneaux non couverts par le réseau conventionnel, justifiaient un réexamen des horaires de lignes régulières. Le Commissariat général à l'égalité des territoires avait refusé. La commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes avait ajourné. Les conducteurs continuaient de déclarer leurs trajets sans que rien ne bouge à l'horaire du matin.
« Ce n'est pas une couverture : c'est un constat de risque systémique documenté. »
Ce qui s'est produit au printemps 2062 n'est pas un nouveau refus. C'est un déplacement de terrain.
L'assureur de la communauté de communes de l'Oisans, dont l'avis consultatif avait conclu à l'absence de tout mécanisme de couverture collective pour les trajets non officialisés, a produit cette année une note complémentaire après une série d'échanges avec la commission régionale. La note précise que le volume déclaratif atteint un seuil à partir duquel la pratique ne peut plus être traitée comme une expérimentation marginale. Ce n'est pas une couverture : c'est un constat de risque systémique documenté.
La directrice de Transisère a transmis la note à la commission régionale en juin, assortie d'une demande formelle de mise à l'agenda de l'automne. Sa formulation est restée technique : il ne s'agit pas de créer un service de transport, mais de déterminer qui répond lorsqu'un axe que Transisère ne dessert pas le matin est en pratique assuré par des conducteurs déclarants sans statut.
La commission régionale a enregistré la demande. L'audience est inscrite pour novembre.
Ce que le corpus de déclarations a finalement produit, ce n'est pas l'ajustement des horaires qu'elle avait d'abord espéré. C'est une preuve que l'expérimentation a cessé d'être expérimentale — et que l'absence de cadre juridique est devenue une exposition mesurable, non une zone grise commode.
Delta du Rhône : la chargée de mission bute sur ses premiers dossiers solitaires
Quatre engagements signés en 2061, une désignation formelle comme référente DREAL pour les zones humides sensibles : la trajectoire de la chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur semblait tracer un sillon net. Ce printemps, le premier bilan de son autonomie réelle est plus rude qu'attendu.
Tant que Jean-Pierre Delacroix restait dans l'arrière-salle, sa présence offrait une ressource discrète : trente ans de dossiers delta, des interlocuteurs qui décrochaient leur téléphone parce qu'ils le connaissaient, une cartographie des susceptibilités locales que nul procès-verbal n'a jamais consignée. L'avocat marseillais s'est progressivement effacé — conformément à ce que la formalisation de 2061 impliquait. Et c'est précisément là que le retournement se révèle.
« La désignation formelle a donné un titre à la chargée de mission ; elle n'a pas transféré les trente ans de mémoire informelle qui, en coulisse, permettaient aux dossiers d'avancer. »
Depuis janvier, deux dossiers instruits directement par la chargée de mission sans sa médiation ont rencontré des obstacles que les quatre précédents n'avaient pas générés. Le premier concerne un exploitant du secteur de Sylvéréal, en bordure du Petit Rhône, dont la demande de reconversion de parcelles touchées par la salinisation avait été jugée prioritaire en 2061. L'instruction bute depuis mars sur un désaccord entre le conseil départemental du Gard et le Parc naturel régional de Camargue sur la qualification de la zone tampon. Un désaccord que Delacroix aurait su énoncer en une réunion informelle — et que la chargée de mission instruit désormais par courriers officiels, avec les délais que cela suppose.
Le second dossier, plus complexe, met en jeu une convention de gestion pluriannuelle que le conseil départemental des Bouches-du-Rhône conditionnait à la participation d'un troisième signataire. Ce troisième signataire n'a pas répondu au premier trimestre.
Ce n'est pas l'institution qui se grippe — c'est la réalité que l'institution ne contenait pas. La désignation formelle a donné un titre à la chargée de mission ; elle n'a pas transféré les trente ans de mémoire informelle qui, en coulisse, permettaient aux dossiers d'avancer. Dans le delta, la différence entre lenteur et immobilité tient souvent à ce qu'aucun organigramme ne représente.
Safran-Toulouse : ce que les jeunes ont révélé aux vieux
Pierre Delmas n'avait pas prévu que l'année 2062 lui poserait cette question-là. Depuis 2045, il défend pied à pied, à l'usine Safran-Toulouse, l'idée que les gestes incorporés des techniciens de ligne méritent d'être transmis. Il a survécu à l'absence de la CGT, aux hésitations de la DREETS, aux reformulations successives du module. Il a vu la CFDT et FO cosigner un rapport intermédiaire en novembre 2061. Ce qu'il n'avait pas vu venir, c'est que la réponse à sa question fondamentale — combien de temps faut-il aux jeunes pour vraiment apprendre ? — allait venir des jeunes eux-mêmes, et de travers.
Le module d'observation pratique tourne depuis bientôt deux ans dans les filières batteries-hydrogène. Les superviseurs documentent. Les alternants observent, maladroitement d'abord. C'est cette maladresse qui a produit quelque chose d'imprévu : en tentant de reproduire un geste de poignet qu'ils ne maîtrisent pas encore, les jeunes ont forcé les superviseurs à formuler ce que vingt ans d'atelier avaient rendu silencieux. Un superviseur qui ne cherchait pas ses mots les a trouvés parce qu'un alternant de dix-neuf ans les cherchait à voix haute.
« Je ne savais pas que je faisais ça comme ça. »
En langage de bilan de module, on appelle ça « inversion pédagogique ». Dans la salle de formation, ça ressemble plutôt à un superviseur qui s'arrête net au milieu d'un geste et dit, un peu surpris : « Je ne savais pas que je faisais ça comme ça. »
La direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Haute-Garonne, qui enregistre les échanges dans le cadre du suivi, a pris acte de ces séquences dans ses données de parcours. Ce n'est pas un résultat de formation au sens conventionnel du terme. C'est une limite structurelle du module qui se révèle en production : on a conçu un dispositif pour que les anciens transmettent aux jeunes, et on découvre que la transmission fonctionne aussi dans l'autre sens — ce qui, bien sûr, aurait dû être évident.
Delmas a cosigné en novembre avec le délégué FO le rapport intermédiaire qui documente ces séquences. La question qu'il pose désormais à la DREETS est simple : si l'on met trois ans à construire ce module, combien en faudra-t-il pour comprendre ce qu'il produit réellement ?
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS