Année 2065

Édition n°40 · vendredi 10 juillet 2026

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2065 : quand tenir sous les projecteurs devient une autre discipline

2065 : quand tenir sous les projecteurs devient une autre discipline

Éditorial

La salle était pleine, ou elle était vide. C'est peut-être la leçon la plus nette de cette année 2065 : ce qui compte, désormais, ce n'est plus seulement ce qui se décide — c'est qui regarde quand ça se passe.

À Roubaix, deux clients d'OVHcloud sont partis pendant qu'un comité de direction délibérait pour la quatrième fois sur la même question sans la trancher. À Bruxelles, l'accord lorrain sur l'hydrogène a fourni à la France sa première preuve de substance — et immédiatement ouvert la demande suivante, plus dure : qui contrôle la définition de ce qu'on comptabilise. À Chartres, les céréaliers de la Beauce ont découvert que la jurisprudence qu'ils avaient acceptée en principe produisait des effets en volumes. Dans tous ces dossiers, une architecture tient — procédure, accord, critères — et ses bords cèdent là où personne n'avait prévu qu'ils céderaient.

Mais 2065 n'est pas une année de paralysie. À Safran-Toulouse, Pierre Delmas et FO ont forcé un arbitrage salarial que la direction voulait différer : la prime provisoire existe, elle est signée, elle a toutes les chances de devenir permanente. Dans les quartiers nord de Marseille, quinze ans de régularité sans indicateur de volume ont transformé l'invisibilité en preuve d'utilité — Karim Amara a ouvert la salle le lendemain de la reconduction comme chaque matin, et c'est exactement ça, la victoire.

Ce que l'année révèle, au fond, c'est que les architectures informelles et les procédures sans clôture ne s'opposent pas : elles coexistent, et parfois les premières survivent aux secondes. Tenir sans proclamer fonctionnait. Tenir sous les projecteurs est une autre discipline.

Par MeriemGouvernance et diplomatie. Écoute surtout ce qu'on ne dit pas.

À la une

3 articles à lire
Énergie et ressources3 min de lecture

Sodium-ion et hydrogène : l'année où deux calendriers ont forcé les choix

Par Prya

Il y a des années où un secteur avance sur deux fronts simultanés et découvre qu'ils ne vont pas à la même vitesse. 2065 est de celles-là.

Côté stockage, le site d'Amiens a franchi un seuil que les équipes de Picardie Énergies attendaient depuis plusieurs exercices : la fabrication en série de cellules sodium-ion a démarré au troisième trimestre, soutenue par la Région Hauts-de-France et le ministère de la Transition écologique. Le mécanisme est simple à décrire, plus long à installer. Le sodium-ion réduit sensiblement les coûts de production par rapport au lithium-ion et mobilise des ressources disponibles en Europe, sans dépendance aux chaînes d'approvisionnement asiatiques. Pour l'heure, la technologie reste cantonnée aux systèmes stationnaires — stockage décentralisé, microgrids — mais c'est précisément là que la demande s'est accumulée depuis que les architectures énergétiques décentralisées, développées par RTE après les défaillances des années 2030, ont multiplié les nœuds locaux sans solution de stockage économiquement viable à long terme. Amiens n'est pas une promesse. C'est un début de réponse à une équation posée depuis une décennie.

« Amiens n'est pas une promesse. »

Côté hydrogène, l'avant/après de 2065 est moins net, mais plus lourd. L'accord franco-allemand signé en 2064 avec le CEA et l'Institut Fraunhofer a fixé des jalons de production et de transport à horizon 2027 sur l'axe Lorraine–Rhénanie-Palatinat. Marie Lecomte, depuis le siège régional de RTE à Rennes, a documenté dès le printemps le problème de séquençage : les jalons contractuels supposent des capacités de transit sur le réseau méditerranéen que RTE n'a pas les moyens de construire dans les délais impartis. Ce n'est pas un désaccord sur les objectifs. C'est un écart entre un calendrier politique et un programme d'infrastructure.

Le sous-groupe technique de la Commission de régulation de l'énergie, saisi en octobre, a enregistré la question sans fixer de calendrier d'instruction. La formule est désormais connue dans les couloirs de la CRE : on organise une discussion là où une règle était attendue. Réduire les délais de renforcement réseau pour tenir les jalons de l'accord, c'est déplacer le risque technique vers l'aval — exactement la substitution que Lecomte avait documentée pour les cycles d'essai en Vendée trois ans plus tôt. La leçon avait été tirée une fois.

Travail et économie2 min de lecture

Safran-Toulouse : FO et CFDT forcent l'arbitrage salarial que la direction voulait différer

Par Etienne

L'usine Safran-Toulouse avait depuis plusieurs années un problème que personne n'avait officiellement nommé : les opérateurs formés aux filières batteries-hydrogène exerçaient des compétences sans équivalent dans la grille de classification existante. Le module d'observation des gestes incorporés avait produit, en deux ans, des praticiens dont le profil technique ne correspondait à aucune case du référentiel salarial de branche. Confortable pour la direction. Provisoirement.

En mars 2065, Pierre Delmas et le délégué FO ont déposé conjointement une demande formelle de révision de la grille de classification interne à l'usine pour les postes batteries-hydrogène — sans attendre le référentiel de branche, sans conditionner la demande au calendrier de la Commission paritaire nationale. L'argument est net : les compétences existent, elles sont documentées, elles sont évaluées à chaque session du module. Ce qui manque, c'est la ligne sur la fiche de paie.

« Les compétences existent, elles sont documentées, elles sont évaluées à chaque session du module. »

La direction de Safran-Toulouse a reçu la demande sans l'écarter. Elle a demandé un délai d'étude. En langage de comité de direction, ça veut dire qu'elle espérait que la chose se dilue dans les agendas. FO et la CFDT n'ont pas attendu : en juin, ils ont transmis à la DREETS Haute-Garonne une note documentant le différentiel entre les compétences exercées et les niveaux de classification appliqués, en demandant formellement une médiation.

C'est là que la direction a perdu le contrôle du calendrier. La DREETS a convoqué une réunion de médiation en septembre. La direction a maintenu qu'une révision interne avant le référentiel de branche créerait une asymétrie avec les autres sites du groupe. FO a répondu que cette asymétrie existait déjà dans les compétences — elle n'existait pas encore dans les salaires. L'argument a tenu.

La médiation s'est conclue sur un accord partiel : une prime de technicité provisoire pour les opérateurs ayant complété trois sessions du module, en attendant la révision du référentiel de branche. Delmas a signé. La CGT, absente depuis 2057, n'a pas été consultée. La direction a pris acte. Ce qu'elle n'a pas dit, c'est que la prime provisoire a désormais toutes les chances de devenir permanente avant que la Commission paritaire ait fini son instruction.

Territoire et habitat2 min de lecture

Sylvéréal, une saison plus tard : le sol a tranché là où les textes ne l'ont pas fait

Par Marcel

Le groupe de travail interministériel n'a toujours pas rendu ses conclusions sur les parcelles de Sylvéréal. C'est la saison qui a avancé à sa place.

Au printemps 2065, la chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur a retrouvé les mêmes chemins de terre longeant le canal. Du côté de l'exploitant qui avait entamé sa conversion maraîchère l'année précédente, sans attendre l'arbitrage, les premières rangées de cultures s'étiraient sur le périmètre restreint qu'il avait délimité lui-même. L'irrigation fonctionnait. La salinité restait dans les marges qu'il s'était fixées. De l'autre côté, les trois parcelles en jachère surveillée de son voisin n'avaient pas bougé. Deux hommes, le même statut incertain, deux hivers d'attente, deux lectures du même risque.

« L'absence d'arbitrage ne neutralise pas les décisions de terrain — elle les produit, par accumulation. »

Ce que la chargée de mission a noté dans son registre au fil des mois, c'est que la divergence ne s'est pas résorbée — elle s'est installée. Le premier exploitant a élargi légèrement le périmètre irrigué en juillet, toujours sans que la pratique soit instruite ni interdite. Le Parc naturel régional de Camargue a transmis en juin une mise à jour de ses relevés de salinité au groupe de travail, sans que cela produise de calendrier de rendu. Le Conseil départemental du Gard n'a pas répondu à la dernière note de la DREAL avant fin août.

Il y a, dans ce dossier, une particularité que la chargée de mission a formulée sobrement dans un courrier adressé à la DREAL en septembre : l'absence d'arbitrage ne neutralise pas les décisions de terrain — elle les produit, par accumulation. Chaque saison où un exploitant irrigue sans cadre réglementaire, le fait accompli s'épaissit. Chaque saison où l'autre attend, l'attente devient elle-même un choix contraint.

Jean-Pierre Delacroix aurait peut-être pu rouvrir l'espace à un moment précis, dit-on encore dans les couloirs de la DREAL. Mais ce que la chargée de mission tient depuis trois ans, sans mandat formel ni mémoire des trente années précédentes, c'est quelque chose d'autre : le dossier instruit, millimètre par millimètre, malgré tout.

Alimentation2 min de lecture

Terre et Progrès : quand les céréaliers de la Beauce contestent le débouché scolaire

Par Marcel

Les commandes pour la rentrée étaient déjà parties quand la salle de la chambre d'agriculture d'Eure-et-Loir s'est tendue pour la première fois depuis la fin de la procédure judiciaire. Ce n'est pas le tribunal qui a provoqué la friction. C'est le calendrier des restaurants scolaires.

Depuis que les critères modulés de Terre et Progrès sont opposables à l'ensemble des adhérents — jurisprudence Chartres, juin 2063 —, les exploitants maraîchers en conversion agroécologique bénéficient d'un accès prioritaire aux contrats bilatéraux avec les collectivités. Ce que les exploitants céréaliers conventionnels de la Beauce avaient accepté comme principe lors de l'assemblée générale de 2061 — avec des abstentions, pas des signatures —, ils l'affrontent désormais comme réalité commerciale : plusieurs d'entre eux ont vu des volumes de légumes de transformation passer, cette saison, à des maraîchers récemment intégrés à la coopérative, au détriment d'accords informels qui duraient depuis des années.

« La coopérative a obtenu le droit d'avoir des règles différenciées — pas le droit d'en laisser les conséquences sans arbitre. »

Au printemps 2065, un groupe d'exploitants intermédiaires de la Beauce a déposé une demande formelle auprès du bureau de Terre et Progrès : révision des règles d'attribution des débouchés scolaires. L'argument est précis — et difficile à écarter. Les critères modulés définissent qui obtient une tarification avantageuse. Ils ne définissent pas qui a la priorité sur quel volume, ni comment les contrats bilatéraux sont répartis quand plusieurs adhérents peuvent répondre à une même commande. Le barème produit par le groupe de travail constitué en mai ne tranche pas cette question.

André Lecomte a reçu la demande sans la rejeter. Il sait que le jugement ne fait pas ce travail-là. Ce qu'il a dit au bureau, sans détour, c'est que la coopérative a obtenu le droit d'avoir des règles différenciées — pas le droit d'en laisser les conséquences sans arbitre. Le groupe de travail sur le barème a été élargi en juin. Les restaurants scolaires, eux, ont renouvelé leurs commandes sans attendre.

Culture et art2 min de lecture

Résidences en tension : quand les scènes nationales entrent en concurrence pour les mêmes compagnies

Par Capucine

Le sujet n'a pas éclaté en séance publique. Il a commencé dans les coulisses de la commission résidences de la DRAC Bretagne, en mars 2065, quand le directeur d'un théâtre de Brest a compris que la compagnie qu'il accueillait depuis trois saisons avait reçu une offre d'accueil d'une scène nationale de l'arc ligérien — mieux dotée, mieux connectée aux tournées régionales, plus visible dans les bilans que la DRAC transmet à Paris.

Aurélie Steinbach n'était pas dans la salle. Elle l'est rarement, ces dernières années, dans les dossiers où son nom apparaît pourtant. Ce que la directrice de la scène nationale de Nancy a découvert au printemps, c'est que plusieurs compagnies avec lesquelles elle entretenait des relations de résidence longues — le type précisément de présence que le document caennais de 2060 valorisait — ont reçu en 2065 des propositions concurrentes de scènes nationales mieux positionnées sur les nouveaux critères. Densité de représentations publiques. Rayonnement régional documenté. Indicateurs de fréquentation.

« Dans un périmètre contraint, les scènes les mieux armées pour documenter leurs projets captent les compagnies que d'autres accueillaient sans faire de bruit. »

La pression n'est pas venue d'une décision nationale. Elle est venue des enveloppes. Les budgets résidence des DRAC n'ont pas augmenté ; les dossiers instruits selon les nouveaux critères ont, eux, proliféré. Dans un périmètre contraint, les scènes les mieux armées pour documenter leurs projets captent les compagnies que d'autres accueillaient sans faire de bruit.

Steinbach a transmis en juin une note à la direction nationale de la création : pas une plainte, une demande de clarification sur ce qui constitue un « ancrage » dans un territoire de densité intermédiaire comme la Lorraine. Réponse en août : « les DRAC apprécient souverainement. » Ils appellent ça une réponse. C'est une façon de dire que le vide doctrinal est désormais un outil de compétition entre lieux — et que ceux qui en profitent n'ont aucun intérêt à ce qu'on le comble.

Éducation et transmission2 min de lecture

Tutorat reconnu, levier absent : ce que le rapport ne donne pas

Par Sarah

En septembre 2065, la direction académique de Lille a rendu son rapport. Il attendait depuis plus d'un an — depuis la pétition cosignée au printemps 2063 par des néotitulaires et quelques titulaires expérimentés de plusieurs établissements de la métropole lilloise. Le document reconnaît le tutorat informel comme pratique professionnelle documentable. Il ouvre la voie à une mention optionnelle dans les bilans d'activité annuels. Il refuse l'intégration aux fiches de poste.

Au lycée Jean-Zay de Wazemmes, l'enseignante qui avait transmis ses observations à l'inspectrice académique — huit minutes de couloir, rien d'écrit — a lu le rapport un mardi de rentrée. Elle l'a rangé dans le même tiroir que son rapport d'inspection. Il y avait de la place.

« Le rapport dit que ce qu'elle fait existe. »

Ce qu'elle attendait n'était pas la mention optionnelle. C'était que le mot « tutorat » figure quelque part dans ce qui détermine son poste, son temps, sa valeur. Le rapport dit que ce qu'elle fait existe. Il ne dit pas que ça compte dans les termes qui, dans l'institution, signifient compter.

Le représentant du SNUipp-FSU de Lille a pris acte sans saluer la décision. La position du syndicat était plus prudente que celle des pétitionnaires : formaliser le tutorat supposait l'évaluer, l'évaluer supposait différencier. Le rapport a évité cet écueil en évitant aussi l'essentiel. La mention optionnelle ne crée aucune obligation, n'ouvre aucune heure dédiée, ne modifie aucun protocole d'inspection.

L'inspectrice académique de Lille, elle, attendait le cadrage national de la DEPP — silence sur ce sujet depuis 2059. Sans ce cadrage, le rapport local reste une reconnaissance de principe que personne n'est tenu d'appliquer.

Deux néotitulaires qui avaient cosigné la pétition ont rempli, à l'automne, leur premier bilan d'activité annuel sous la nouvelle formule. L'une a coché la case « pratique de tutorat informel ». L'autre a lu les instructions et ne l'a pas fait : la case était optionnelle, et elle ne savait pas ce que cocher changerait.

Gouvernance et pouvoir2 min de lecture

Le silence de la secrétaire générale trouve enfin un nom — et ce nom lui coûte

Par Meriem

La salle était pleine. C'est ce qui a changé.

Pendant trois ans, les auditions de la secrétaire générale du gouvernement devant la commission des lois du Sénat se tenaient dans une relative discrétion. Trois sénateurs des Hauts-de-France, une doctrine minoritaire sur la distinction entre données publiées et narration d'intention traçable, un président de commission qui transmettait des demandes au Journal officiel sans qu'on sache vraiment si quelqu'un les lirait. La salle Clemenceau avait ses habitués, ses procès-verbaux, ses non-réponses institutionnelles soigneusement formulées.

« Ce que la secrétaire générale avait tenu comme stratégie — ne jamais accorder à la demande sénatoriale la dignité d'un débat d'estrade — fonctionnait tant que le silence restait invisible. »

En 2065, la salle s'est remplie autrement.

Le retournement ne tient pas à une décision du Conseil d'État, ni à un recours abouti, ni même à un article de loi adopté. Il tient à une circulation. La demande doctrinale transmise au Journal officiel au printemps 2062, longtemps cantonnée aux notes de cabinet des Hauts-de-France, a commencé l'année dernière à apparaître dans des documents sans rapport avec son contexte d'origine — des notes de préparation à l'élection présidentielle, des tribunes d'économistes qui n'avaient jamais croisé les trois sénateurs, des interventions en commission des finances. La distinction entre « Bercy publie des tableaux » et « le gouvernement déclare ses intentions de manière traçable » n'était plus une querelle procédurale. Elle était devenue un argument de campagne possible.

C'est là que le silence a changé de nature. Ce que la secrétaire générale avait tenu comme stratégie — ne jamais accorder à la demande sénatoriale la dignité d'un débat d'estrade — fonctionnait tant que le silence restait invisible. En 2065, il est devenu visible. Cité. Commenté. Et chaque fois qu'il est cité, il produit l'effet inverse de celui qu'il était censé éviter : il nomme l'absence.

Elle n'a pas changé de position. Le tableau de bord continue de traverser les mandatures. Le rapport annexe reste absent. Aucune juridiction n'a déclaré cette absence illégale.

Mais dans une année présidentielle, tenir sans proclamer est une chose. Tenir sous les projecteurs en est une autre. Les trois sénateurs avaient réclamé de la visibilité. En 2065, c'est la secrétaire générale qui l'a obtenue — et elle s'est retournée contre elle.

Lien social et communauté2 min de lecture

Marseille : ce que « tenir » veut dire quand personne ne regarde

Par Capucine

Il y a une date. Pas une décision spectaculaire, pas un communiqué de presse. Juste une ligne budgétaire reconduite, en mars 2065, pour la troisième année consécutive depuis la confirmation de 2064. Les cinq sites supervisés par Karim Amara continuent. Et c'est là que quelque chose a basculé, cette année — non pas dans les textes, mais dans ce que les habitants en ont fait.

Depuis le printemps, dans les quartiers nord où ces sites existent depuis plus de quinze ans, une question a commencé à circuler différemment. Pas « est-ce qu'on va fermer ? » — cette peur-là était celle de 2062, de 2063, des années où le sixième site monopolisait les tribunes élues et les colonnes des tableaux de bord. La question de 2065 est plus acérée : « est-ce que ça veut dire qu'on compte ? »

« La reconduction budgétaire répétée a produit un effet que personne n'avait commandé. »

Nadia Ferhat, qui supervise la présence non directive sur les sites, a noté le glissement dans une formulation interne en mai. La Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône n'a pas répondu à la question. Ils appellent ça une « prise en compte des réalités diverses ». On appelle ça, nous, ne pas trancher.

Car voilà ce que 2065 révèle avec une clarté que les années précédentes ne permettaient pas encore : la reconduction budgétaire répétée a produit un effet que personne n'avait commandé. Elle a transformé l'invisibilité en preuve. Quinze ans de régularité sans indicateur de volume, sans rotation tracée, sans satisfaction usager formalisée — et pourtant là, encore, financés. Les habitants qui fréquentent ces sites depuis le début ont compris avant l'institution ce que ça signifiait : pas qu'ils sont reconnus. Que l'institution ne peut plus se permettre de ne pas les financer.

Amara a ouvert la salle le lendemain de la reconduction, comme chaque matin, sans communiqué. C'est exactement la réponse. Ferhat l'a formulé autrement, sans l'adresser à personne en particulier : ce qui tient depuis quinze ans ne tient pas parce qu'on l'a mesuré. Ça tient parce que personne n'a su comment l'arrêter sans que ça se voie.

Mobilité et échanges2 min de lecture

Oisans : le corpus de covoiturage force le ministère à choisir son camp

Par Prya

Le mécanisme était lisible depuis octobre 2064 : les données de déclaration volontaire des conducteurs de l'Oisans ne documentaient plus seulement une pratique informelle — elles démontraient une captation de flux au détriment des lignes régulières de Transisère aux créneaux matinaux. En 2065, ce diagnostic a cessé d'être une question technique. Il est devenu un conflit de légitimité.

D'un côté, la directrice de Transisère et la Région Auvergne-Rhône-Alpes défendent une position claire : le réseau conventionnel subventionné perd de la fréquentation sur des axes précis, et cette perte est mesurable, documentée, imputable à une pratique que personne n'a jamais officiellement autorisée à concurrencer le service public. Le renvoi au ministère délégué aux Transports, acté en novembre 2063, n'avait toujours pas produit de cadrage juridique au premier semestre 2065. Transisère a transmis en mars une note actualisée au ministère, chiffrant l'écart entre fréquentation théorique et fréquentation réelle sur trois axes de l'Oisans. La note posait la question sans la contourner : qui finance la perte ?

« La captation des flux, si elle existe, révèle une demande que le réseau n'avait pas satisfaite. »

De l'autre côté, l'élue de la communauté de communes de Bourg-d'Oisans a rappelé devant la commission régionale de mobilité en avril que les conducteurs déclarants n'ont jamais prétendu remplacer Transisère — ils couvraient des créneaux que le réseau conventionnel ne desservait pas. La captation des flux, si elle existe, révèle une demande que le réseau n'avait pas satisfaite. Contraindre les conducteurs à cesser leurs trajets pour restaurer les équilibres tarifaires de Transisère reviendrait à supprimer une réponse sans reconstituer le service.

Le ministère délégué aux Transports a enregistré la note de mars. En juin, il a indiqué qu'un cadrage juridique serait produit avant la fin de l'année. Transisère a pris acte. Les conducteurs déclarent toujours. La durée des cycles n'était pas un détail méthodologique : la réponse du ministère lui donnera raison — ou donnera raison à l'autre camp.

Numérique et technologie2 min de lecture

OVHcloud : quand l'accord sur la méthode ne suffit plus à retenir les clients

Par Etienne

Roubaix, salle du comité de direction d'OVHcloud, mars 2065. Quatrième délibération formelle. Même ordre du jour qu'en juin, qu'en automne, qu'au premier trimestre de l'année précédente. Le directeur technique maintient que les données d'imagerie médicale longitudinale présentent un risque de réidentification architecturalement distinct des données médicales courantes. La direction commerciale maintient que le document de référence de 2057 ne ferme pas cette porte, et que l'interprétation restrictive dépasse le texte. Le vote donne le même résultat qu'à chaque session depuis 2062.

La procédure de délibération formelle avait été conçue, en théorie, pour trancher les désaccords entre technique et commercial sur le classement des données. En pratique, elle les documente. En langage de comité de direction, « acté une procédure » ne veut pas dire « résolu un problème » : ça veut dire qu'on a organisé la façon de ne pas le résoudre.

« En langage de comité de direction, « acté une procédure » ne veut pas dire « résolu un problème » : ça veut dire qu'on a organisé la façon de ne pas le résoudre. »

Ce que 2065 ajoute à ce tableau, c'est la facture. Le premier établissement universitaire de l'arc atlantique qui attendait depuis deux ans une réponse exploitable a notifié OVHcloud en juin de sa consultation d'un opérateur concurrent. Le second n'a, lui, pas notifié grand-chose : il a cessé de répondre aux sollicitations de la direction commerciale depuis septembre. L'ANSSI, informée des délibérations depuis l'origine, n'a jamais été invitée à trancher. Elle n'a pas demandé à l'être. Ce silence-là est peut-être le plus instructif de l'année : une autorité de certification qui observe un mécanisme se reproduire sans intervenir n'est pas absente. Elle attend de voir qui perd d'abord.

Le directeur technique et la direction commerciale ont tous deux signé le compte rendu de la quatrième délibération. « Accord sur la méthode, désaccord sur le fond » : la formule tient depuis 2062. Ce qu'elle ne dit pas, c'est que deux clients sont partis pendant qu'elle tenait.

Relations internationales2 min de lecture

Périmètres d'émissions : Bruxelles entre dans le dur d'un débat de souveraineté

Par Meriem

Il y avait, dans la salle du suivi trimestriel de la Commission européenne, une tension que l'accord lorrain n'avait pas dissipée — elle l'avait rendue visible.

Depuis que le CEA et l'Institut Fraunhofer ont commencé à produire ensemble, la délégation française dispose enfin d'une preuve de substance. L'hydrogène décarbonisé circule entre Lorraine et Rhénanie-Palatinat, les jalons sont mesurables, Berlin et Paris peuvent se montrer la même chose sur un écran. La coalition germano-nordique l'a reconnu au printemps 2065, avec cette économie de mots qui dans une salle comme celle-là vaut davantage qu'une déclaration.

« Qui contrôle la définition de ce qu'on comptabilise contrôle les règles de ce qui sera échangeable, finançable, certifiable sur le marché européen de l'énergie. »

Mais une bonne nouvelle fait toujours office d'introduction à la demande suivante. Et celle que Berlin a formulée en juin n'est plus une question de méthode : c'est une question de pouvoir.

Qui contrôle la définition de ce qu'on comptabilise contrôle les règles de ce qui sera échangeable, finançable, certifiable sur le marché européen de l'énergie. Le groupe de travail technique sur les périmètres d'émissions incorporées, ouvert en 2063, n'a toujours pas rendu ses conclusions. Ce délai n'est plus vécu, côté nordique, comme un retard administratif. Il est devenu une position négociatoire : tant que la méthode française — qui n'agrège pas les émissions incorporées dans les chaînes d'approvisionnement au stade qu'exigent les standards nordiques — n'est pas alignée, l'accord lorrain reste une vitrine sans architecture comptable commune.

Le Secrétariat général des affaires européennes a maintenu en septembre que la vérification croisée entre RTE, l'ANSSI et l'ADEME constitue un cadre suffisant. La coalition n'a pas contesté l'argument. Elle a simplement posé la question autrement : suffisant pour qui, selon quels critères, auditable par quels tiers.

Qui n'était pas dans la salle, cette année encore, pour trancher : personne avec mandat pour le faire. Le groupe de travail technique reste ouvert. La date de rendu n'existe pas. Et dans une salle multilatérale, l'absence de calendrier n'est jamais neutre — c'est le terrain où les rapports de force s'installent avant que les textes les nomment.

Santé et corps2 min de lecture

Bagnols-sur-Cèze : ce que la HAS a prescrit, et ce qu'elle n'a pas financé

Par Sarah

En juillet 2065, la directrice médicale du centre hospitalier de Bagnols-sur-Cèze a reçu une réponse de l'ARS Occitanie. Elle l'a lue debout, debout au sens propre, sans s'asseoir. Pas parce que la réponse était mauvaise. Parce qu'elle était identique à celle de l'année précédente.

Depuis que la Haute Autorité de santé a inscrit dans ses lignes directrices la notion de « trajectoire progressive » pour les établissements souhaitant accéder aux thérapies inhalées, Bagnols-sur-Cèze est censée relever du dispositif. Sur le papier, la procédure existe. Elle suppose que l'établissement désigne un référent clinique et dépose simultanément une demande d'avenant de plateau technique — deux charges menées en parallèle, sans dotation provisoire, sans vivier de praticiens permanents pour absorber la montée en charge.

« Vous décrivez exactement ce que personne n'a financé. »

La directrice avait transmis sa candidature à la désignation d'un référent en début d'année 2065. L'ARS a accusé réception en mars. La réponse de juillet dit ce que toutes les réponses intermédiaires avaient dit : le dossier est instruit, aucun calendrier n'est fixé.

Du côté de Sète, le docteur Ahmed Saïdi a reçu une copie de la correspondance, comme il en reçoit depuis plusieurs années. Il connaît la séquence mieux que quiconque : d'abord le référent, ensuite l'avenant, ensuite la thérapie. Ce qu'il a construit à Sète sur sept ans — une accumulation d'avenants successifs dans un contexte favorable — n'est pas reproductible mécaniquement par un établissement qui part sans rien.

Ce qu'il a écrit à la directrice au printemps est resté sobre : « Vous décrivez exactement ce que personne n'a financé. » La phrase n'était pas un reproche à la HAS. Elle nommait simplement l'écart entre une procédure reconnue et les conditions réelles de son activation.

La directrice a rangé la réponse de l'ARS dans le classeur ouvert depuis 2064. Elle a noté la date. Elle a repris le dossier suivant.

Sources

Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.

  • Convention Citoyenne pour le Climat
  • Solagro
  • GIEC
  • RTE
  • France Stratégie
  • Commission européenne
  • Commission de l'intelligence artificielle
  • Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
  • DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
  • Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
  • INSEE
  • DREES
  • CEVIPOF
  • RAMSES (IFRI)
  • Ministère de la Culture - DEPS