
2069 : quand l'absence de décision est devenue la décision elle-même
Éditorial
Il y a une salle où la décision n'a pas été prise, et une autre où elle l'a été sans que personne ne la signe. 2069 s'est construite sur ce vertige-là : des règles qui tiennent, des absences qui gouvernent, des faits accomplis qui finissent par peser comme des choix.
Andrè Lecomte archive chaque lot affecté parce que ses critères, justes, sont désormais attaqués avec méthode. Pierre Delmas dépose un courrier sobre parce que vingt-six mois de carnets signés valent mieux que n'importe quel accord. Isabelle Cloarec dresse une liste que personne ne lui a demandée parce que les départs forment un pattern que la Direction nationale ne veut pas voir. Dans des domaines sans lien apparent — coopérative agricole, site industriel aéronautique, DRAC bretonne — quelque chose de commun s'est joué : ceux qui ont continué à documenter, patiemment, ont changé la charge de la preuve.
Mais l'année a aussi révélé la limite du côté des institutions. Au CHU de Montpellier, le refus d'arbitrer a produit un protocole dominant par défaut. En Oisans, la légitimation a fracturé le réseau qu'elle devait unifier. À Genève, la France n'a pas dit non à la doctrine allemande sur les émissions incorporées — elle n'a rien dit du tout. Et dans les Hauts-de-France, l'absence du rapport annexe est devenue promesse de campagne : le silence de l'exécutif, trop longtemps tenu pour de la rigueur, est en train d'être nommé par d'autres.
2069 : l'année où ce qui n'a pas été décidé a commencé à décider à la place de ceux qui auraient dû.
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3 articles à lireÉmissions incorporées : la France et l'Allemagne ne calculent pas la même chose
Il y a une table à Genève où la coalition germano-nordique a posé, à l'automne, un document d'une vingtaine de pages.
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Juillet 2069.
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Le dossier tient dans une chemise cartonnée que la chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur a posée sur son bureau au début du printemps 2069.
Par Marcel2 min de lecture →Émissions incorporées : la France et l'Allemagne ne calculent pas la même chose
Il y a une table à Genève où la coalition germano-nordique a posé, à l'automne, un document d'une vingtaine de pages. Pas un ultimatum — une doctrine. La délégation allemande y précise sa méthode de calcul des émissions incorporées dans la filière hydrogène : périmètre élargi aux transports de matière première, pondération des intrants énergétiques sur l'ensemble du cycle de vie, inclusion des émissions fugitives de réseau. Un travail de deux ans, cosigné avec les instituts nordiques. Une grille, pas une pique.
C'est là que le problème de la délégation française a changé de nature. Jusqu'en 2068, Paris pouvait opposer à la demande d'audit externe un argument souverainiste : les vérifications internes suffisent, les agences françaises sont fiables, le mandat d'un tiers n'est pas prévu par les textes. Cet argument tenait, tant que le différend portait sur la procédure. Il ne tient plus quand l'Allemagne produit une doctrine substantielle sur ce qu'une émission incorporée est censée mesurer — et que la France n'en a pas.
« Dans une salle comme celle-là, ne pas répondre sur le fond est une prise de position. »
La représentante suédoise a attendu que la délégation française lise le document. Elle a attendu la semaine suivante, puis le mois suivant. Elle a noté, lors de la session de novembre, que Paris n'avait pas contesté la méthode allemande — ni ne l'avait endossée. Dans une salle comme celle-là, ne pas répondre sur le fond est une prise de position.
Le Secrétariat général aux affaires européennes et le CEA continuent d'instruire la question séparément. Chacun a ses raisons : le Secrétariat général craint de fixer une doctrine qui engagerait d'autres filières ; le CEA refuse de valider un périmètre qui déborderait ses propres protocoles lorrains. Personne n'a été mandaté pour choisir entre les deux.
Pendant ce temps, la coalition germano-nordique n'attend plus un arbitrage français. Elle consolide sa propre grille, en avance d'un pas. Et dans les enceintes multilatérales, la France occupe désormais la position qu'elle reprochait hier à ses partenaires : celle qui ne dit pas non, mais qui n'a rien à dire.
CHU de Montpellier : deux protocoles, un couloir, et l'absence qui tranche
Juillet 2069. Le service de médecine interne du CHU de Montpellier traverse sa deuxième saison estivale depuis que le désaccord entre les deux médecins s'est durci sans jamais être arbitré. Le protocole de réhydratation intraveineuse rapide, dominant par défaut depuis l'automne 2068, continue de structurer les prises en charge sans que la direction médicale ait jamais couché sur papier sa préférence.
Ce qui a changé cette année, c'est moins le contenu du débat que son statut. En février, le médecin défendant la trajectoire progressive a demandé formellement au chef de service qu'une note interne précise les conditions dans lesquelles le protocole alternatif demeure applicable. La demande était sobre, une page, posée sur un bureau. La réponse — un entretien oral, deux phrases, pas de trace écrite — a confirmé ce que tout le monde pressentait : l'établissement a choisi de ne pas choisir, et de laisser ce choix au praticien présent au moment de l'admission.
« L'établissement a choisi de ne pas choisir, et de laisser ce choix au praticien présent au moment de l'admission. »
Pour le premier médecin, cela signifie continuer à soigner selon sa lecture des risques — une lecture que rien n'invalide et que rien ne protège. Ses dossiers sont tenus, ses résultats documentés. Mais dans un service où l'autre protocole est devenu la référence visible, la sienne occupe le rôle d'exception silencieuse. Ce n'est pas une interdiction. C'est quelque chose de plus difficile à tenir.
Le docteur Ahmed Saïdi, consultant, n'est plus l'intermédiaire que l'un ou l'autre sollicite. Il a pris note, au printemps, que personne ne lui avait demandé de trancher cette année non plus. La direction médicale a enregistré les deux dossiers. Elle attend, selon ses propres termes, un « retour d'expérience consolidé ».
À Bagnols-sur-Cèze, l'ARS Occitanie n'a toujours pas rendu son instruction sur la trajectoire progressive des thérapies inhalées. Le calendrier reste absent. Dans ce vide, le CHU de Montpellier avance avec ce qu'il a : deux médecins, un couloir, et une absence qui, faute de décision, a fini par ressembler à une réponse.
Petit Rhône : la parcelle déboutée attend toujours sa reconversion
Le dossier tient dans une chemise cartonnée que la chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur a posée sur son bureau au début du printemps 2069. Dedans : le jugement du tribunal administratif de Marseille rendu en janvier 2068, les courriers du Conseil départemental du Gard restés sans suite, et quelques relevés de terrain dont les dates remontent à plusieurs années. Ce qu'il n'y a pas dedans, c'est un calendrier.
La classification de la parcelle du Petit Rhône en zone tampon est définitive depuis plus d'un an. Le premier exploitant, débouté, a accepté le verdict sans interjeter appel. Sa parcelle est classée. Elle n'est plus cultivée. Et personne, depuis lors, n'a formellement décidé de ce qu'elle deviendrait.
Le jugement de janvier 2068 avait repris mot pour mot les conclusions du groupe de travail interministériel sur la fonctionnalité hydrologique du secteur. La valeur habitat pour les espèces protégées l'emportait sur l'usage agricole. C'était écrit, signé, opposable. Ce que le jugement n'avait pas prévu, c'est le vide qui s'ouvrait derrière lui.
Au printemps 2069, la chargée de mission a demandé à la DREAL un point de situation sur les parcelles classées sans affectation depuis le jugement. La réponse est venue en mai : une liste de références, des renvois vers le Conservatoire du littoral et l'Agence française pour la biodiversité, et une mention indiquant que toute renaturation supposait un maître d'ouvrage identifié et un financement fléché. Ni l'un ni l'autre n'existent à ce stade.
Le Conseil départemental du Gard, qui avait refusé de cosigner la lettre d'interpellation en mars 2067, n'a pas bougé de sa position. La zone tampon protège des intérêts larges, disait-il alors. Ce qu'il ne disait pas : elle ne les finance pas.
La parcelle est là, entre un bras mort du Petit Rhône et un chemin de berge que les crues printanières ont à nouveau dégradé cette année. Le droit a parlé. La saison passe. La chemise cartonnée attend qu'on lui trouve un maître d'ouvrage.
Terre et Progrès : l'année où défendre les règles est devenu un métier
Il y a un carton d'archives dans le bureau d'André Lecomte à Chartres. Il s'est épaissi depuis le printemps. Pas de dossiers clients, pas de contrats nouveaux — des attributions, des dates, des motifs. L'historique complet de chaque lot affecté depuis l'entrée en vigueur du barème, soigneusement ordonné par campagne agricole. Ce travail, Lecomte ne l'avait pas anticipé quand il a rédigé les critères. Le barème avait été conçu pour décider, pas pour se défendre.
Le recours déposé en mars par deux exploitants de la Beauce devant le tribunal de commerce de Chartres a changé cela. La question posée est simple en apparence : les critères de priorité fondés sur le mode de production avantagent-ils indûment certains adhérents au détriment d'autres ? Le bureau de la coopérative a répondu par la conformité aux statuts, tels que révisés en 2061. Mais la conformité ne documente pas d'elle-même chaque décision passée. C'est Lecomte qui doit le faire.
« Le barème avait été conçu pour décider, pas pour se défendre. »
L'année 2069 a donc été celle-là pour Terre et Progrès : non plus l'année de l'application du barème, ni celle de sa confirmation judiciaire, mais l'année où tenir les règles est devenu un travail à part entière. Les collectivités d'Eure-et-Loir ont renouvelé leurs commandes de restauration scolaire sans friction particulière. Les contrats bilatéraux tiennent. Ce que le terrain a produit comme régularité, le carton d'archives doit maintenant le rendre lisible pour un tribunal.
Lecomte a transmis un premier lot de pièces en juillet. Le tribunal de commerce a fixé une audience préliminaire à l'automne. L'issue reste ouverte. Ce qui ne l'est plus, en revanche, c'est la question de savoir si les règles étaient fondées : elles l'étaient, et la chambre d'agriculture l'a dit en 2068. Ce que 2069 tranche, c'est une question différente — celle de savoir si des règles justes résistent à qui les conteste avec méthode. Lecomte a noté l'audience sur son agenda. Il a aussi noté, à côté, la date de la prochaine livraison aux cantines de Dreux.
Bretagne : la DRAC reçoit une réponse, la Direction nationale en donne une autre
C'est une réunion technique, en septembre, dans les locaux de la DRAC Bretagne à Rennes. Isabelle Cloarec a posé sur la table la liste qu'elle avait commencé à dresser au printemps : compagnies parties depuis 2065, territoires désormais sans ancrage, calendrier des vacances. Pas un réquisitoire. Une comptabilité.
La Direction nationale de la création avait répondu en mai à sa demande de clarification : « dialogue approfondi », « appréciation souveraine des DRAC ». Cloarec avait lu la lettre une fois, l'avait rangée, et avait continué à remplir ses colonnes. En septembre, elle ne cherche plus une réponse de principe. Elle cherche à savoir si quelqu'un d'autre, en face, mesure ce que coûte d'attendre.
« Ils appellent ça de l'autonomie. »
La réunion dure trois heures. Les équipes de la DRAC présentent la cartographie des départs : plusieurs compagnies, dont la troupe de Quimper qui a rejoint l'arc ligérien en janvier, ont explicitement cité les critères du document normand de 2062 pour justifier leur choix d'une scène mieux dotée. Aucun de ces départs n'est illégal. Chacun est rationnel. Ensemble, ils forment un pattern que la DRAC documente sans que personne ne lui ait demandé de le faire.
La Direction nationale envoie un représentant. Il écoute. Il prend des notes. Il rappelle que la généralisation des critères n'est pas à l'ordre du jour. Cloarec ne le contredit pas. Elle sait que le mot d'ordre n'est pas la généralisation : c'est l'appréciation souveraine. Autrement dit, chaque DRAC se débrouille avec ce que le document a semé sans signer.
Ils appellent ça de l'autonomie. On appelle ça, nous, ne pas assumer les effets de ce qu'on a laissé circuler.
Aurélie Steinbach, à Nancy, a reçu en octobre le compte rendu de la réunion. Elle a noté une phrase dans la marge : « Cloarec sait ce qu'elle tient. » La Direction nationale a promis un point d'étape avant la fin de l'année. La liste de Cloarec, elle, est déjà complète.
Lycée Jean-Zay : la filière hybride survit, mais sans sa colonne vertébrale
En septembre 2069, la filière hybride du lycée Jean-Zay de Wazemmes a ouvert sa troisième rentrée. Mais ce n'est plus tout à fait la même filière.
Depuis le départ de l'enseignante qui défendait une progression structurée dans les fondamentaux — mathématiques, français, raisonnement formel —, les projets transversaux occupent la majeure partie des créneaux horaires. Le désaccord pédagogique qui avait traversé les deux premières années n'a pas été tranché : il a simplement disparu avec l'une de ses parties. Ce qui reste ressemble à ce que souhaitait le camp resté en place, sans que la victoire ait jamais été déclarée.
« Le désaccord pédagogique qui avait traversé les deux premières années n'a pas été tranché : il a simplement disparu avec l'une de ses parties. »
La direction académique de Lille, informée du départ en mars 2068, n'a pas remplacé le poste. Elle a affecté une remplaçante contractuelle, sans profil spécialisé en séquences disciplinaires structurées. Pour les néotitulaires qui rejoignent la filière cette année, la question de fond — faut-il maîtriser les fondamentaux avant de travailler en projet ? — ne se pose plus. Elle n'est pas tranchée : elle est absente.
Ce silence inquiète le représentant du SNUipp-FSU dans l'académie de Lille, qui a pris connaissance de la situation au printemps. Il n'a pas protesté formellement, mais il pose désormais la question différemment : si la filière hybride survit sans son architecte le plus rigoureux, quelle conception de l'apprentissage est-elle en train de consacrer par défaut ?
La réponse, pour l'instant, se lit dans les carnets de bord des élèves de terminale. Les projets y sont documentés en détail. Les étapes de raisonnement formel, moins. Un professeur principal qui les parcourt en octobre note simplement, à voix basse, que les élèves savent produire mais peinent à justifier. Il ne dépose pas de rapport. Il range le carnet.
La filière continue. La conception qui la fondait dans sa tension initiale, elle, ne reviendra pas.
Marie Lecomte face à l'horloge : quand le cadre réglementaire court après le déploiement
Il y a une métaphore que Marie Lecomte refuse d'employer depuis des années. Celle du train qui part sans les passagers. « Le cadre n'est pas un passager, dit-elle. C'est un aiguillage. Si vous ne l'avez pas posé avant, le train ne déraille pas tout de suite — mais il prend la mauvaise voie. » Elle a prononcé cette phrase pour la première fois devant la Commission de régulation de l'énergie, en 2063, à propos des microgrids industriels. Elle a dû la répéter en 2069, à propos des cellules sodium-ion.
Le déploiement des unités de Picardie Énergies, entamé à Amiens dès le troisième trimestre 2067, avait atteint en début d'année un seuil qui rendait la question réglementaire inévitable : les installations de stockage décentralisé commençaient à peser sur les flux du réseau de distribution, sans que les protocoles de communication soient homologués par la CRE. Lecomte avait documenté ce décalage dans une note transmise à la direction technique de RTE en janvier. La réponse était venue en mars : la CRE confirmait que les cycles d'essai requis pour homologuer les protocoles sodium-ion ne pouvaient être raccourcis sans déplacer vers l'aval un risque que personne ne voulait assumer formellement.
Ce n'était pas une surprise. Lecomte avait elle-même défendu, en 2062, la décision de la CRE de ne pas abréger les cycles d'essai sur l'hydrogène. La cohérence lui coûtait : appliquer au sodium-ion le même raisonnement, c'était reconnaître que le carnet de commandes d'Amiens allait continuer de grossir sans cadre d'intégration réseau. « Ce n'est pas que la réglementation soit lente, précise-t-elle. C'est qu'elle a été conçue pour valider ce qu'on connaît, pas pour accompagner ce qui arrive vite. »
Au printemps, elle a porté devant un groupe de travail de la CRE une proposition distincte : non pas raccourcir les cycles, mais créer un régime d'homologation conditionnelle permettant des déploiements pilotes traçables. La CRE n'a pas tranché avant l'été. À l'automne, deux sites industriels en Isère attendaient toujours. Le carnet d'Amiens, lui, ne les attendait pas.
Le rapport annexe, une absence qui change de régime
Il y a une salle où elle n'était pas, ce printemps. Pas la salle Clemenceau — celle-là, la secrétaire générale du gouvernement la connaît par cœur, ses angles, ses silences, la disposition des commissaires. Non : une salle de permanence de campagne, quelque part dans les Hauts-de-France, où un candidat aux législatives a lu à voix haute, devant ses militants, la liste de ce que le gouvernement n'a jamais produit. Le rapport annexe y figurait en tête.
Ce basculement-là, personne au Secrétariat général ne l'avait vraiment anticipé. Pas parce qu'il était imprévisible — les signaux couraient depuis 2065 au moins — mais parce que sa nature avait changé de registre sans crier gare. L'absence du rapport annexe n'est plus un grief procédural que l'on formule dans les commissions spécialisées. Elle est devenue une promesse que des candidats font aux électeurs au nom d'une « gouvernance sans épreuve » — formule que l'ancien président du groupe sénatorial des Hauts-de-France a forgée en tribune et que les campagnes ont reprise sans lui demander l'autorisation.
« Tenir sans proclamer, c'est laisser les autres nommer ce que l'on tait — et les élections donnent à ce nommage un poids que nulle procédure interne ne peut contrebalancer. »
Ce que l'année 2069 change par rapport à la précédente n'est pas dans les textes. Le tableau de bord des décrets continue de tourner. La distinction formelle entre données publiées et narration d'intention reste intacte. Rien n'a été cédé, rien n'a été modifié. Mais le conflit n'est plus entre la secrétaire générale et une commission sénatoriale qui scrute ses formulations : il est désormais entre l'exécutif et une série de forces parlementaires en campagne, chacune revendiquant le droit d'interpréter ce que l'absence signifie.
Qui détient l'autorité pour dire ce que taire veut dire ? La question n'est plus rhétorique. Plusieurs formations politiques ont inscrit dans leur programme une obligation de rapport trimestriel sur l'exécution des décrets — non comme réforme procédurale, mais comme diagnostic sur la nature du régime. Le Secrétariat général n'a pas répondu. Le silence a continué.
Le paradoxe est celui-là : tenir sans proclamer, c'est laisser les autres nommer ce que l'on tait — et les élections donnent à ce nommage un poids que nulle procédure interne ne peut contrebalancer.
Marseille : la dispute des cinq sites contre le sixième, et ce qu'elle a tranché
Pendant quinze ans, Nadia Ferhat n'a jamais demandé qu'on la compare à quiconque. Cette année, la comparaison a eu lieu sans elle — et c'est elle qui en est sortie changée.
Au printemps 2069, la Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône a organisé une séance de travail inédite : présenter côte à côte les bilans des cinq sites supervisés par Karim Amara et celui du sixième site piloté par les associations de médiation. L'idée, portée par un élu de la majorité, était de « rationaliser le cadre d'évaluation » avant le vote de novembre. On appelle ça rationaliser. On appelle ça, nous, choisir son camp avec un tableau.
« Les élus qui voulaient lire les histoires derrière les noms ont commencé à poser des questions différentes. »
Sauf que la séance n'a pas tourné comme prévu. Ferhat était là. Elle n'avait pas préparé de présentation. Elle avait apporté ses listes : noms, fréquences, durées — la même accumulation brute qu'elle transmet depuis juin 2068. Quand son tour est venu, elle a posé les feuilles sur la table et n'a pas dit grand-chose. Les élus qui voulaient comparer les volumes ont comparé. Les élus qui voulaient lire les histoires derrière les noms ont commencé à poser des questions différentes. La séance a duré deux heures de plus que prévu.
Ce qui s'est disputé ce jour-là, c'est une conception de ce qui fait preuve en matière de lien social. D'un côté : des indicateurs homogènes, des colonnes comparables, une logique de performance documentée. De l'autre : une présence continue dans des vies singulières que nul tableau ne capture. Les deux ont leurs partisans. Les deux ont eu voix au chapitre.
Karim Amara n'était pas présent. Il n'a pas commenté. Ferhat, elle, a rangé ses feuilles à la fin de la séance. Elle a noté, dans le couloir, qu'on lui avait enfin posé la bonne question — pas celle de ses chiffres, mais celle de ce qu'elle mesure.
Le vote de novembre n'est pas encore rendu. Mais la séance de printemps a tranché quelque chose que la grille n'avait pas prévu : qui décide de ce qui compte comme présence ?
Oisans : la légitimation fracture le réseau qu'elle devait unifier
Il y a un mécanisme que la directrice de Transisère avait mal anticipé. Quand le cadrage ministériel de mars 2067 a extrait les conducteurs déclarants de l'Oisans de la zone grise, l'hypothèse implicite était simple : reconnaître, c'est stabiliser. Un an plus tard, le réseau se lit autrement.
La cartographie transmise en septembre 2068 avait commencé à distinguer deux profils. En 2069, la distinction s'est durcie en fracture. Les conducteurs professionnalisés — ceux qui avaient fait de la déclaration une logique de service, avec créneaux fixes, places réservables et tarifs stables — ont commencé à formuler des attentes que Transisère ne peut pas satisfaire sans remettre en cause l'équilibre du réseau. Plusieurs ont demandé à la commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes une clarification des règles d'indemnisation pour les trajets de pointe, invoquant leur contribution documentée à la desserte de l'Oisans. La commission a accusé réception en mars. Elle n'a pas répondu sur le fond.
« Reconnaître juridiquement un groupe hétérogène, c'est lui donner les moyens de se diviser. »
Du côté des conducteurs occasionnels, la légitimation a produit l'effet inverse : certains ont cessé de déclarer leurs trajets, estimant que la procédure les exposait à des obligations qu'ils n'avaient jamais souhaitées. La plateforme de mise en relation, qui avait capté une partie du réseau au printemps, enregistre depuis l'été une érosion silencieuse de ses utilisateurs les moins réguliers.
C'est précisément ce que la cartographie de septembre n'avait pas prévu : reconnaître juridiquement un groupe hétérogène, c'est lui donner les moyens de se diviser. Les conducteurs ne défendaient pas la même chose — ils le savaient, d'une certaine façon, sans que le cadrage l'admette. La légitimation a nommé une unité qui n'existait pas.
La directrice de Transisère a transmis en octobre un document de travail à la Région Auvergne-Rhône-Alpes distinguant trois scénarios d'intégration. Le premier réseau qu'elle croyait connaître n'était qu'une projection. Celui qu'elle doit gérer aujourd'hui, elle commence à peine à en lire les contours.
OVHcloud contre l'ANSSI : qui homologue ce que le référentiel n'a pas prévu ?
Il y a une question technique au cœur du conflit entre OVHcloud et l'ANSSI depuis l'automne 2069, et une question de pouvoir juste derrière. En langage de communiqué officiel, ça s'appelle « instruction distincte à calendrier absent ». En clair : l'agence n'a pas dit non, elle a dit plus tard — et personne ne sait quand.
Le module de pseudonymisation renforcée conçu par le directeur technique d'OVHcloud à Roubaix fonctionnait depuis novembre 2068. Les établissements universitaires de l'arc atlantique avaient commencé à l'examiner. Plusieurs hôpitaux prospectés depuis le printemps attendaient une position de l'ANSSI pour s'engager. La direction commerciale d'OVHcloud, qui avait vu dans la solution une fenêtre juridique dès le premier jour, a passé les premiers mois de 2069 à organiser des démonstrations à destination de décideurs hospitaliers — ce qui revenait, en pratique, à déployer une argumentation commerciale sur un produit dont le statut réglementaire restait en suspens. L'ANSSI a pris note de cette activité. Elle n'a pas apprécié.
« Ce n'est pas que le module d'OVHcloud était inférieur. »
En juin, l'agence a adressé à OVHcloud un courrier demandant la suspension de toute communication commerciale relative au module dans l'attente de l'instruction formelle. La direction commerciale a « pris acte sans commentaire ». Le directeur technique, lui, a transmis l'ensemble de la documentation technique à l'ANSSI en juillet — spécifications, logs de test, cas d'usage documentés — en réitérant sa demande d'ouverture d'un cadre d'évaluation ad hoc pour les solutions hors référentiel. La réponse de septembre a confirmé que l'instruction était en cours. Calendrier : absent.
Les établissements universitaires de l'arc atlantique, suspendus depuis plusieurs mois, ont majoritairement redirigé leurs données vers des prestataires déjà homologués. Ce n'est pas que le module d'OVHcloud était inférieur. C'est qu'il n'était pas dans la liste. Une architecture, ça a des bords. Le référentiel aussi — et quand la production court plus vite que la norme, c'est l'ANSSI qui décide de la vitesse, pas le fabricant.
Le directeur technique avait raison en 2067 : la porte était entrouverte. Il avait raison en 2069 aussi — trop tôt, à nouveau. La direction commerciale attend la prochaine réunion.
Safran-Toulouse : la direction découvre le prix d'avoir trop bien documenté
Pendant trois ans, la prime de technicité versée aux opérateurs batteries-hydrogène de Safran-Toulouse avait été présentée comme provisoire. La commission paritaire nationale de l'aéronautique avait tranché en mars 2068 : interrompre unilatéralement un versement régulier après vingt-six mois constituerait une modification substantielle du contrat de travail. La direction pouvait continuer d'appeler ça « provisoire », à condition de continuer de payer.
Le retournement est arrivé au printemps 2069 — et il n'est venu ni d'un accord, ni d'une grève, ni d'un arbitrage supplémentaire. Il est venu des carnets de suivi.
« Personne n'avait décidé que ces carnets constitueraient un dossier. »
Depuis l'introduction du module de formation sur les filières batteries et hydrogène, les opérateurs complétaient trimestriellement des carnets retraçant gestes incorporés, niveaux atteints et écarts de classification. Personne n'avait décidé que ces carnets constitueraient un dossier. Ils existaient, ils s'accumulaient, ils étaient signés par l'encadrement intermédiaire. En langage de comité de direction, ça s'appelle de la traçabilité interne. Ça s'appelle aussi, découvre à présent la direction de Safran-Toulouse, une preuve.
Au printemps, la DREETS de Haute-Garonne a reçu un courrier de Pierre Delmas, secrétaire CFDT sur le site. Il ne réclamait pas une revalorisation. Il demandait simplement la cohérence entre la classification formelle des opérateurs et les compétences documentées dans les carnets. Chaque ligne était signée par un chef d'atelier. Aucune n'avait été contestée à l'époque.
La direction de Safran-Toulouse a transmis une réponse début juillet : la question est « à l'étude au niveau du groupe ». Delmas a lu la lettre, l'a rangée dans le dossier avec les vingt-six relevés de paie, et n'a fait aucun commentaire public.
Une architecture, ça a des bords. En l'occurrence, c'est la direction qui vient de les découvrir dans ses propres archives.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS