
2078 : ce qui se voit avance — ou se retourne
Éditorial
Il y a une salle à Bercy où l'avenant n'est pas arrivé. Une salle à Roubaix où le module n'apparaît plus dans les projections. Une salle à Genève où le même substitut, rang inférieur, occupe la même chaise pour la troisième fois. En 2078, ce qui frappe n'est pas que les institutions refusent — c'est qu'elles persistent à ne pas décider, et que cette persistance est désormais lue par tous comme un choix pleinement assumé, quoi qu'en disent les couloirs.
Mais l'année ne se réduit pas à ce motif. Ce que le groupe de travail de Terre et Progrès a déposé sur la table d'André Lecomte — un calcul, deux pages, l'inégalité formalisée entre adhérents anciens et nouveaux — a produit quelque chose que dix ans de discours n'avaient pas produit : un ordre du jour qu'on ne peut plus retirer. À Marseille, deux parcelles du delta du Rhône ont trouvé preneur. Pas les quatre. Deux. Ce n'est pas tout ce que Jean-Pierre Delacroix espérait. C'est plus que ce qui existait en janvier. Et Isabelle Cloarec, en juin, n'a pas transmis un inventaire de plus : elle a déposé une demande formelle, obtenu un refus écrit, nominatif, daté. Le premier document véritablement opposable dans un dossier qui en manquait.
Ce que 2078 enseigne, c'est que la visibilité n'est plus neutre. Ce qui se voit peut avancer — ou se retourner. La secrétaire générale du gouvernement l'apprend cette année à ses dépens. La cuisine de Wazemmes, elle, l'apprend autrement : ce qui fonctionne précisément parce qu'on ne l'a pas encore écrit commence à attirer ceux qui voudront l'écrire.
À la une
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Elle avait appris à lire les salles avant que les autres n'ouvrent leur dossier.
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Il existe, dans un conflit social, une décision plus difficile à contester qu'un refus : l'absence de position.
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Il y a des moments où un document de deux pages pèse plus lourd qu'une décennie de fidélité à un barème.
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Elle avait appris à lire les salles avant que les autres n'ouvrent leur dossier. C'est une compétence rare dans les couloirs de Bercy, et c'est ce qui avait fait d'elle, pendant quinze ans, l'architecte silencieuse de plusieurs majorités. En 2078, la secrétaire générale du gouvernement traverse quelque chose qu'aucune de ses compétences ne l'avait préparée à gérer : l'avenant qu'elle avait refusé de commenter est devenu l'argument central de la campagne pour le renouvellement de l'Assemblée nationale.
La mécanique est simple à décrire, douloureuse à vivre. En novembre 2073, la Loi de Transition Fiscale et de Souveraineté Budgétaire avait été promulguée avec, inscrite en son cœur, une obligation de suivi territorial que les régions de Bourgogne-Franche-Comté, d'Occitanie et des Hauts-de-France avaient immédiatement contestée devant le Conseil constitutionnel. Le Conseil avait partiellement admis le recours sur le délai. Un avenant devait combler l'écart. Elle le savait. Bercy le savait. Tout le monde dans cette salle savait. L'avenant n'est jamais arrivé.
« La majorité a voulu être vue. »
En 2078, il ne s'agit plus d'un vide calendaire. Il s'agit d'un fait politique documenté que l'opposition distribue en tract. La décentralisation des allocations logement — réforme parallèle dont les effets creusent déjà les budgets des départements ruraux comme l'Isère et les Hautes-Alpes — a renforcé la démonstration : chaque transfert de compétence sans péréquation budgétée produit le même résultat, et le même silence de Bercy.
Ce que la trajectoire de la secrétaire générale illustre depuis 2073, c'est la topographie d'un piège qu'elle a en partie construit elle-même. Elle avait réclamé de la visibilité pour l'exécutif, obtenu le rapport annexe, fait inscrire l'obligation de rendre compte dans la loi. En 2078, c'est précisément cette inscription qui retourne la démonstration : la majorité a voulu être vue. Elle l'est. Et ce qu'on voit, c'est l'avenant absent.
Interrogée en marge d'une réunion interministérielle de printemps sur l'état d'avancement de la rédaction, elle n'a pas répondu. Dans une salle comme celle de Bercy, ne pas répondre est encore une réponse — mais ce n'est plus la même qu'en 2073.
Safran : le retrait silencieux du délégué FO a changé la nature du blocage
Il existe, dans un conflit social, une décision plus difficile à contester qu'un refus : l'absence de position. Le délégué FO Nantes l'a compris avant tout le monde dans ce dossier, et il a agi en conséquence.
Jusqu'en 2077, la fragmentation syndicale autour du dossier Safran fonctionnait comme un obstacle actif. FO contestait la qualité à agir de la CFDT, soulevait des objections de procédure, refusait que les salariés nantais soient liés par des conclusions issues d'un inventaire qu'ils n'avaient pas mandaté. C'était bruyant, efficace, et lisible. En juin 2078, le délégué FO Nantes a cessé ses objections formelles. Sans adhérer à la démarche de Pierre Delmas, sans signer quoi que ce soit, sans formuler de position nouvelle. Il s'est simplement tu.
« On ne contre-argumente pas un silence. »
En langage de commission paritaire, ça veut dire qu'il a choisi de laisser le dossier produire sa propre impasse plutôt que d'en accélérer la clôture. Ce retrait passif est une stratégie à part entière — peut-être la plus redoutable, parce qu'elle est impossible à attaquer directement. On ne contre-argumente pas un silence. On ne dépose pas de recours contre une absence de position.
La commission paritaire nationale s'est réunie en mars. L'inventaire comparatif — compétences équivalentes, rémunérations différentes selon les sites — était en pièce jointe de chaque convocation. Tout le monde le connaissait. La direction Safran a répété ce qu'elle dit depuis deux ans : un accord d'établissement signé à Toulouse ne crée pas d'obligation de cohérence pour Bordeaux ou Nantes. Juridiquement fondé. La DREETS Haute-Garonne, saisie d'une demande d'avis sur la portée de ces accords en matière de classification, a renvoyé la question vers la branche métallurgie. La branche n'a pas encore inscrit le sujet à son ordre du jour.
Delmas a transmis en novembre une synthèse du cycle à la CFDT nationale. La conclusion tient en une ligne : le dossier est complet, la question est posée, le niveau n'est pas le bon. Ce diagnostic, il l'avait déjà posé l'an dernier. Ce qui a changé en 2078, c'est qu'il le pose dans un vide syndical différent — moins hostile, plus confortable pour ceux qui attendent.
Terre et Progrès : André Lecomte face au vote qu'il ne peut plus reporter
Il y a des moments où un document de deux pages pèse plus lourd qu'une décennie de fidélité à un barème. André Lecomte le savait depuis novembre dernier, quand le rapport intermédiaire du groupe de travail avait posé noir sur blanc ce que les séances précédentes n'avaient fait qu'approcher : au rythme actuel des coefficients, les maraîchers du Perche et les éleveurs laitiers de la Sarthe n'atteindront jamais les niveaux d'accès au préfinancement dont bénéficient les exploitants convertis avant 2055.
Ce n'est pas lui qui a écrit ce calcul. Mais c'est lui qui préside le bureau qui l'examinera en janvier, puis en mars, puis, à défaut de décision, en juin. La coopérative Terre et Progrès, dont il tient la présidence depuis plus de quinze ans, traverse en 2078 une épreuve qu'il n'avait pas anticipée sous cette forme : non plus un recours judiciaire ni une motion de défiance, mais le poids d'un document officiel qui rend sa propre position intenable à tenir indéfiniment.
« Le temps où l'on pouvait tenir la question à distance de l'ordre du jour est révolu. »
Lecomte n'a pas changé d'avis sur le fond. Le barème récompense un risque historique pris à une époque où la transition agroécologique n'était pas encore la norme. Modifier les coefficients rétrospectivement reviendrait, dit-il, à réécrire les règles du jeu après que certains ont payé leur mise. Mais la patience de Claire Moreau et des nouveaux adhérents s'est transformée en quelque chose de moins facile à administrer : une comptabilité formelle, inscrite dans un rapport coopératif, versée à l'ordre du jour du bureau.
En avril, lors d'une séance de travail ordinaire à Chartres, Lecomte a pris connaissance du calendrier que le groupe de travail avait lui-même fixé : deux sessions supplémentaires avant la fin de l'exercice, un avis à rendre au conseil d'administration en automne. Il n'a pas contesté l'agenda. Il a rangé la feuille dans son classeur. Ce geste-là dit quelque chose que ses discours ne disent plus tout à fait : le temps où l'on pouvait tenir la question à distance de l'ordre du jour est révolu.
Résidences rurales : la Direction nationale choisit ses batailles, et ça se voit
Il a fallu attendre 2078 pour que le conflit se formule sans détour. D'un côté, la Direction nationale de la création, qui maintient depuis cinq ans que les pondérations sont « envisageables après période d'application complète ». De l'autre, Isabelle Cloarec, directrice de la DRAC Bretagne, qui a cessé depuis le printemps de transmettre des inventaires pour réclamer une révision : elle en a demandé une décision.
La scène s'est cristallisée en juin, lors de la réunion de bilan annuelle tenue au ministère de la Culture. Cloarec a posé sur la table non plus un inventaire de compagnies exclues, mais une demande formelle d'inscription à l'ordre du jour de la prochaine conférence nationale : réviser les seuils de représentations publiques qui désavantagent structurellement les compagnies sans salle fixe. Texte court, cinq lignes, signé.
« Elle ne documente plus pour convaincre. »
La Direction nationale a répondu par écrit en juillet. Le mot utilisé : « étude ». Elle appelle ça une étude. On appelle ça, nous, repousser d'un an ce qu'on refuse de trancher.
Car le dossier n'est plus opaque. Depuis le document interne de 2076 — celui où la Direction reconnaissait que ses critères excluaient structurellement les compagnies sans équipement fixe — la connaissance du problème est établie et consignée. Aurélie Steinbach, à Nancy, continue de l'observer depuis sa scène nationale : la compagnie résidente en Meurthe-et-Moselle joue encore dans des salles de trente places sans figurer dans aucun tableau de bord. Rien n'a changé pour elle. Ce que la Direction sait depuis deux ans n'a modifié aucun coefficient.
Cloarec, elle, a changé de méthode. Elle ne documente plus pour convaincre. Elle documente pour contraindre. La demande formelle de juin ouvre une procédure que la Direction ne peut pas classer sans répondre publiquement. Le calendrier de la conférence nationale n'est pas encore fixé. Mais le camp de Cloarec a obtenu une chose que les inventaires successifs n'avaient pas produite : un refus écrit, nominatif, daté. C'est peu. C'est aussi, dans ce dossier, la première pièce véritablement opposable.
Jean-Zay : la transmission orale officialisée, le protocole intact
Septembre 2078. La néotitulaire arrivée au lycée Jean-Zay de Wazemmes il y a trois semaines n'a pas reçu les vingt-deux pages du protocole de filière hybride comme point de départ. Elle les a reçues comme document de référence — et, en parallèle, comme une carte dont elle sait déjà qu'il lui manque la légende.
Le retournement s'est produit au printemps, silencieusement. Après que le rapport de consultation de 2077 eut nommé les « ajustements tacites » et la transmission orale parallèle — ces décisions prises séance après séance, ces reformations de groupes sans trace écrite — la direction académique de Lille avait salué l'enrichissement du travail collectif. Elle avait demandé à l'équipe de choisir explicitement ce qui s'écrirait et ce qui « vivrait autrement ». La formule était habile. Elle s'est avérée paralysante.
« Ce que la direction académique a appelé enrichissement, l'équipe vit comme un vide qu'on leur demande de combler sans leur en donner les moyens. »
Car ce choix-là, l'équipe ne le fait pas d'une seule voix. Une ligne de fracture s'est installée dans la salle des professeurs au fil de l'année 2078 : d'un côté, ceux qui estiment que formaliser les ajustements tacites, c'est en capturer l'essentiel et en perdre la vie ; de l'autre, ceux qui regardent partir les collègues expérimentés et savent que sans écriture, la transmission mourait avec eux. Le professeur principal appartient au second camp. Il attend toujours que la direction académique fixe un calendrier de révision. Ce calendrier n'est pas venu en 2078.
Le protocole, lui, n'a pas bougé d'une ligne. La réserve consignée en juin 2074 dort toujours dans son classeur. La transmission orale parallèle circule, mandatée de fait par ceux qui la pratiquent, mais elle ne figure dans aucun document institutionnel. Ce que la direction académique a appelé enrichissement, l'équipe vit comme un vide qu'on leur demande de combler sans leur en donner les moyens.
La néotitulaire, elle, a rangé les vingt-deux pages. Elle a commencé à noter ce que sa collègue lui dit entre deux cours. Ce n'est pas un protocole. C'est ce qui reste quand le protocole ne suffit pas.
Sodium-ion : quand la rigueur d'un dossier devient sa propre peine
Paris, siège de la Commission de régulation de l'énergie, printemps 2078. Le directeur de Picardie Énergies a demandé un point d'étape en janvier. La réponse est arrivée en mars, quatre pages, langage de régulateur : instruction en cours, complexité technique du dossier, aucun calendrier communicable. Il a joint le courrier au dossier de suivi sans l'annoter.
Ce silence administré, le directeur de Picardie Énergies le connaît dans ses détails depuis six ans. Le mécanisme est désormais lisible dans sa totalité : chaque variable supplémentaire produite par la traçabilité de Marie Lecomte génère une vérification supplémentaire, qui elle-même peut ouvrir un nouveau périmètre d'examen. La CRE n'a pas allongé l'instruction par parti pris. Elle l'a allongée parce que le dossier lui en donnait les moyens. La rigueur de la documentation est devenue le carburant de sa propre durée.
« Si l'instruction dure plus longtemps que les équipements, elle ne valide plus rien. »
Le paradoxe n'a rien de nouveau — il était lisible dès 2076, quand la question avait été consignée au procès-verbal. Ce qui change en 2078, c'est l'effet de seuil. Les premières installations sodium-ion concernées par le gel d'extension approchent de la fin de leur durée de vie commerciale. Le directeur l'a dit plainement dans sa demande de janvier, en termes techniques, sans rhétorique : si l'instruction dure plus longtemps que les équipements, elle ne valide plus rien. Elle constate une absence.
Les fournisseurs lithium homologués en 2071 avec une documentation moins étoffée occupent depuis lors les segments de marché que les installations Savoie et Haute-Loire auraient pu tenir. L'asymétrie n'est pas une erreur de procédure. Elle est le résultat d'une règle appliquée uniformément à des dossiers d'épaisseurs très inégales.
La CRE a accusé réception de la lettre de mars. Elle a confirmé que l'instruction suivait son cours normal. Le directeur a rangé la réponse. Les quatre sites attendent toujours.
Wazemmes : ce qui circule sans étiquette, et pourquoi ça commence à compter double
La cuisine partagée de Wazemmes n'a pas de plaque. Pas de logo. Pas de référentiel d'évaluation. C'est précisément pour ça que des élus de Loire-Atlantique et de Seine-Maritime se déplacent pour la voir fonctionner.
Depuis que la préfecture du Nord l'a reconnu comme dispositif d'intégration mesurable, le modèle circule dans les réseaux de collectivités comme circulent les bonnes idées qu'on n'a pas encore classifiées : vite, et sans demander la permission. Des techniciens de communautés d'agglomération sont venus en observateurs au printemps. Ils ont pris des notes, rencontré les responsables, reparti avec des photos et des contacts. Ce qu'ils ont trouvé, c'est un collectif qui fonctionne parce qu'il n'a pas encore eu à remplir un dossier de demande de subvention normalisé.
C'est là que le paradoxe devient inquiétant.
Le modèle Wazemmes diffuse justement parce qu'il échappe aux grilles institutionnelles. Mais cette invisibilité, qui est sa force, commence à poser une question que personne dans la cuisine ne formule encore ouvertement : comment se reproduit ce qu'on ne peut pas écrire ? Les collectivités intéressées posent des questions auxquelles personne ne peut répondre avec un protocole : comment former les animateurs, comment évaluer l'impact sans indicateurs standardisés, comment pérenniser sans cadre contractuel. Ce que les visiteurs emportent, c'est une impression. Pas un manuel.
Karim Amara, qui supervise les cinq sites du quatorzième arrondissement de Marseille, connaît cette tension mieux que quiconque. Il a passé des années à tenir quelque chose qui fonctionne précisément parce qu'il n'est pas formalisé. Chaque visite de délégation, chaque intérêt extérieur, est aussi une pression : expliquer, transmettre, rendre reproductible ce qui vit par sa plasticité.
Pour l'instant, la cuisine de Wazemmes tient. Ce qui menace de la fragiliser n'est pas l'indifférence. C'est le succès.
Oisans : l'auto-organisation tient, et c'est ce qui rend la décision impossible
Il y a un mécanisme que la communauté de communes de l'Oisans n'a pas encore nommé officiellement, mais que tout le monde dans la vallée a appris à reconnaître : depuis que les tournées déclarées se sont arrêtées à l'automne 2075, plusieurs conducteurs ont continué à opérer — sans carnet, sans déclaration, sans statut. Pas clandestinement. Juste sans cadre.
Ce qui a basculé en 2078, c'est que cette auto-organisation informelle a cessé d'être invisible. Les liaisons tardives du week-end, les axes secondaires que Transisère ne couvre pas, les trajets entre Bourg-d'Oisans et les hameaux d'altitude : ces créneaux sont à nouveau pourvus, de manière stable, par une poignée de conducteurs qui se coordonnent par messagerie. Ni déclarés, ni supprimés. Fonctionnels.
« Formuler cette demande, c'est reconnaître un besoin non couvert. »
Le problème que cette situation pose à Gilles Marcellin est précis. La communauté de communes de l'Oisans a été invitée depuis deux ans à formuler une demande d'extension de délégation auprès de la commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes. Formuler cette demande, c'est reconnaître un besoin non couvert. Et reconnaître un besoin non couvert, dans le contexte actuel, c'est créer une obligation de financement que ni la communauté de communes ni le conseil départemental de l'Isère ne sont en mesure d'assumer sans mécanisme de péréquation absent des budgets.
Mais ne pas formuler cette demande, c'est laisser des conducteurs informels couvrir un service public sans protection juridique ni compensation — et s'exposer, si un incident survient, à une responsabilité que l'absence de cadre rend inassumable.
La directrice de Transisère a transmis un nouveau point d'étape à la commission régionale au printemps. Le document note que les besoins de déplacement persistent sur les créneaux non couverts. Il ne dit pas comment ils sont couverts. Ce détail-là, méthodologiquement, n'est pas anodin : ne pas le nommer, c'est préserver la tolérance tacite que formaliser détruirait. Marcellin n'a pas mis le dossier au vote. L'auto-organisation, elle, continue de fonctionner. C'est précisément ce qui rend la décision si difficile à prendre.
OVHcloud : quand la direction commerciale efface un module de son horizon
Il a fallu attendre la réunion de mars pour comprendre que le retournement avait eu lieu bien avant. Au centre technique d'OVHcloud à Roubaix, le directeur technique a présenté son point d'étape habituel sur le module de pseudonymisation renforcée. Sept ans et demi d'opérabilité documentée, un audit ANSSI favorable daté de 2068, une instruction toujours en cours, aucun calendrier communiqué. La réponse de l'ANSSI, arrivée en mai, était formulée avec la précision des documents qui ne disent rien : instruction suivant son cours normal, compatibilité avec le référentiel européen conditionnant toujours l'issue. En langage d'autorité de certification, ça s'appelle la stabilité. En langage commercial, ça s'appelle dix-huit mois de projections où le module n'apparaît plus.
C'est là que le retournement devient lisible. La direction commerciale d'OVHcloud n'a pas annoncé de décision. Elle n'a pas transmis de note, pas convoqué de réunion de crise. Elle a simplement cessé de mentionner le module dans ses projections à dix-huit mois. Ce que la direction technique avait mis six ans à construire — une documentation de référence, des données comparatives, une position de principe — vient d'être absorbé dans une ligne de perte intégrée. Le comité bruxellois chargé d'arbitrer la compatibilité du label européen ne s'est pas réuni au printemps. La session d'automne reste annoncée sans ordre du jour publié.
« Ce que la direction technique avait mis six ans à construire — une documentation de référence, des données comparatives, une position de principe — vient d'être absorbé dans une ligne de perte intégrée. »
Le directeur technique a joint la réponse de l'ANSSI à son dossier de suivi sans annotation. Une architecture, ça a des bords. Certains, on les découvre en production. D'autres, on les attend si longtemps qu'on finit par les confondre avec une décision.
Le paradoxe tient en une phrase que personne ne prononce ouvertement : le module fonctionne parfaitement, et c'est précisément pourquoi il attend. La rigueur du dossier a allongé l'instruction ; la longueur de l'instruction a épuisé la patience commerciale. Les trois clients potentiels conditionnés à une homologation complète avant fin 2075 n'ont pas signé. Leurs contrats sont allés ailleurs. La direction commerciale a pris acte. Sans commentaire.
Hydrogène franco-allemand : la France tient, Berlin fait durer
Genève, salle G du Palais des Nations, novembre 2078. La session du groupe de travail technique sur les émissions incorporées s'ouvre à seize heures trente, lumière plate de fin d'après-midi, quelques délégations autour d'une table trop grande pour le nombre de chaises occupées. La délégation française est là, portée comme chaque année par le Secrétariat général aux affaires européennes. La délégation allemande aussi — mais pas le même visage qu'en 2076. Un substitut, rang inférieur, pour la troisième session consécutive.
Ce geste-là, dans les enceintes multilatérales, ne passe pas inaperçu. Il se lit. Il se note. La représentante suédoise l'a noté, comme les deux fois précédentes, sans le commenter — ce qui, dans une salle comme celle-là, équivaut à l'avoir dit très fort.
« Le Secrétariat général aux affaires européennes a appris à distinguer tenir une position de chercher à la conclure. »
La contradiction documentée par les industriels de la vallée de la Fensch en novembre 2073 — deux calculs divergents pour les mêmes jalons Lorraine-Rhénanie-Palatinat — demeure versée au dossier technique sans résolution formelle. L'Institut Fraunhofer n'a pas retiré ses tableaux révisés. Paris n'a pas rouvert la négociation : le Secrétariat général aux affaires européennes a appris à distinguer tenir une position de chercher à la conclure. En année électorale, la continuité technique est elle-même une posture.
Berlin, de son côté, attend. Le scrutin présidentiel français structure désormais le non-dit de chaque session. Ce que la délégation allemande n'a pas demandé depuis dix-huit mois, elle pourrait le redemander dès le lendemain du résultat. Garantir la continuité est une chose. Ce qui reste ouvert, c'en est une autre.
Neuroimplants : la HAS entre en lice, les patients attendent encore
Il a posé le dossier sur la table de la salle de réunion de neurologie sans l'ouvrir. Le docteur Ahmed Saïdi connaît chaque page depuis des années. Ce qu'il attendait, ce mardi de mars 2078, c'est ce qui n'y figurait toujours pas : une instance qui assume.
Ce qui a changé cette année, c'est que la Haute Autorité de santé s'est enfin déclarée compétente. Non sur le fond — les neuroimplants pour déficits cognitifs sévères restent sans cadre légal opposable — mais sur le périmètre. Saisie en janvier par l'ARS Occitanie, qui réclamait depuis deux ans une recommandation formelle, la HAS a accepté d'instruire la question sous l'angle de la sécurité des données neurales. C'est une entrée, pas une réponse. Elle a désigné un groupe de travail, fixé un calendrier de six mois, et exclu d'emblée les questions de propriété des données et de droit pénal — deux des trois périmètres que Saïdi avait identifiés comme sans chef de file depuis 2076.
« Instruire un fragment du problème revient à donner l'illusion d'un avancement là où le nœud reste intact. »
L'ARS Auvergne-Rhône-Alpes, qui avait transmis à Bercy une demande d'urgence législative restée sans réponse, a publiquement salué l'initiative. Pour ses équipes, la saisine de la HAS représente une avancée nette : c'est la première fois qu'une institution nationale prend formellement position sur ce dossier. Le Conseil national de l'Ordre des médecins, lui, s'est montré plus mesuré. Dans une note transmise en mai, il a contesté la délimitation retenue, estimant qu'une recommandation portant sur la seule sécurité des données ne peut pas se prononcer sur les conditions d'indication clinique sans empiéter sur un vide que le législateur seul pourrait combler.
Deux camps se sont ainsi dessinés dans les enceintes médicales et administratives : d'un côté, ceux qui voient dans la saisine partielle un premier verrou levé ; de l'autre, ceux qui considèrent qu'instruire un fragment du problème revient à donner l'illusion d'un avancement là où le nœud reste intact.
Saïdi suit les deux positions. Il a inscrit dans le dossier de ses dix patients encore en attente la date de la première réunion du groupe de travail HAS : 14 octobre 2078. Ce n'est pas ce qu'il avait demandé. C'est ce qui existe.
Delta du Rhône : la réunion de conciliation tranche, mais pas sur tout
La salle de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur à Marseille avait été réservée pour une matinée. Elle a tenu une journée entière. En septembre, la réunion de conciliation attendue depuis le dépôt de candidature du syndicat mixte du delta, en mars, a finalement réuni les deux prétendants à la maîtrise d'ouvrage des quatre parcelles du Petit Rhône — le Conservatoire du littoral d'un côté, le syndicat mixte de gestion du delta de l'autre — ainsi que les élus de la Camargue gardoise et la chargée de mission de la DREAL.
Le Conservatoire avait posé son engagement ferme en avril sur quatre parcelles précises. Le syndicat mixte avait déposé sa candidature propre en mars sur trois des mêmes zones. Le chevauchement était documenté, opposable, et personne ne prétendait le contraire.
« Le chevauchement était documenté, opposable, et personne ne prétendait le contraire. »
La réunion a tranché sur deux des quatre parcelles. Pour celles-là, la chargée de mission a retenu la candidature du Conservatoire du littoral, dont l'engagement de financement pluriannuel était le seul à figurer sous forme d'acte engageant. Le syndicat mixte a contesté la logique : gérer activement une zone humide suppose une présence continue que le Conservatoire, selon lui, ne peut garantir sans personnel local dédié. L'argument n'a pas suffi à renverser la décision sur ces deux parcelles. Le procès-verbal le consigne sans l'invalider.
Sur les deux parcelles restantes, aucune attribution n'a été prononcée. La DREAL a renvoyé à un complément d'instruction avant la fin de l'année, faute d'éléments suffisants sur les régimes hydrauliques post-2075.
Jean-Pierre Delacroix, qui a reçu l'ordre du jour en copie sans être convié, a annoté le procès-verbal transmis en octobre. Il avait passé dix ans à réclamer que les divergences entre acteurs deviennent opposables. Deux parcelles ont trouvé preneur. Deux attendent encore. Ce n'est pas tout ce qu'il espérait. C'est plus que ce qui existait en janvier.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS