
2079 : l'absence de décision est une décision — sauf quand quelque chose s'écrit
Éditorial
Il y a une salle à Bercy où le dossier n'a pas été ouvert. Une salle à Genève où le même substitut occupe la même chaise pour la troisième année. Un couloir du lycée Jean-Zay où deux transmissions circulent en parallèle sans jamais se croiser. Ce que 2079 documente avec une constance troublante, c'est qu'une décision non prise n'est pas une décision en attente — c'est une décision déjà prise, simplement sans signataire.
Cette logique traverse l'année de part en part. L'avenant aux péréquations territoriales n'a pas besoin d'être retiré pour produire ses effets : son absence, soigneusement documentée, a suffi à alimenter une campagne législative entière. Le module d'OVHcloud fonctionne depuis sept ans et demi — c'est précisément ce que la direction commerciale a compris en retirant le produit de ses projections. Dans l'Oisans, la desserte informelle n'a pas été supprimée : elle a simplement attendu une demande qui ne viendrait pas.
Mais l'année n'est pas que cela. À Arles, les deux parcelles du delta du Rhône ont trouvé un gardien, une convention, un premier désaccord de délimitation consigné — c'est-à-dire un dossier vivant. À Chartres, la question de l'équité au sein de Terre et Progrès a cessé d'être chuchotée : elle figure dans un document officiel, avec des scénarios arbitrables. À Wazemmes, la direction académique n'a pas choisi — mais elle a créé l'espace. Ce n'est pas la victoire. C'est la première fois que le refus de choisir prend une forme qu'on peut contester.
À la une
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Par Prya2 min de lecture →OVHcloud contre l'ANSSI : quand l'homologation devient ligne de front
Il y a une question que le directeur technique d'OVHcloud pose depuis plusieurs années maintenant, formulée de façons diverses mais revenant toujours au même point : à partir de quel moment une instruction en cours cesse-t-elle d'être une procédure de validation pour devenir une décision de refus non assumée ? La réponse de l'ANSSI, reçue en mai 2079, ne l'a pas surpris. « L'instruction suit son cours normal ; l'absence de calendrier relève de la complexité technique du dossier. » Traduction : rien de nouveau. En langage de comité de suivi, ça veut dire que personne n'a l'intention de trancher.
Le conflit a franchi cette année un seuil de visibilité qu'il n'avait pas encore atteint. D'un côté, le directeur technique porte une position claire : sept ans et demi d'opérabilité documentée, un audit ANSSI favorable rendu en 2068, une note comparative établissant sans ambiguïté que la durée d'instruction dépasse tout précédent sectoriel. Le module de pseudonymisation renforcée fonctionne. Ce n'est pas la question. La question est de savoir pourquoi un module qui fonctionne ne peut pas être vendu. De l'autre côté, l'ANSSI maintient que la compatibilité avec le référentiel européen — dont le comité bruxellois n'a pas tenu de session depuis le printemps — conditionne l'issue. Argument défendable sur le fond. Moins convaincant quand on observe que les concurrents homologués en 2071, avec une documentation sensiblement moins rigoureuse, occupent depuis lors les segments de marché que Roubaix avait tracés.
« À partir de quel moment une instruction en cours cesse-t-elle d'être une procédure de validation pour devenir une décision de refus non assumée ? »
La cyberattaque qui a frappé les systèmes de supervision d'ENEDIS dans les Yvelines en début d'année — six heures de perturbations, deux hôpitaux affectés — a paradoxalement offert un terrain nouveau au directeur technique. Il a transmis en septembre une note signalant que le module en attente d'homologation aurait précisément vocation à sécuriser des périmètres de ce type. L'ANSSI a accusé réception. La direction commerciale d'OVHcloud, elle, n'a pas attendu : la projection commerciale sur dix-huit mois, présentée en interne cet automne, ne mentionne plus le module. Ce n'est pas un abandon. C'est quelque chose de plus précis : une organisation qui a appris à compter sans ce qu'on lui refuse.
Avenant fantôme : le vide devient urne
Salle Clemenceau, troisième étage de Bercy, un mercredi de juin. La secrétaire générale du gouvernement est arrivée avant tout le monde — avant les juristes, avant les représentants des trois régions, avant même la sténographe. Elle a posé son dossier sur la table. Elle ne l'a pas ouvert. Ce geste-là, ceux qui connaissent la salle savent ce qu'il signifie : on est venu sans rien à annoncer, et tout le monde le sait déjà.
C'est ainsi que s'est refermée l'année 2079 sur le dossier de l'avenant aux péréquations territoriales de la Loi de Transition Fiscale et de Souveraineté Budgétaire. Non par un échec fracassant, ni par un retrait officiel — mais par l'installation définitive du vide comme fait politique. L'avenant promis avant l'été 2076, attendu à l'automne, entré en 2077 sans rédaction finalisée, a traversé 2078 dans le même état. En 2079, il a cessé d'être un retard. Il est devenu une position.
« L'absence de l'avenant, soigneusement documentée depuis mars 2075, a suffi à alimenter une campagne législative entière. »
La bascule, par rapport aux années précédentes, tient en une chose précise : les trois collectivités régionales — Bourgogne-Franche-Comté, Occitanie, Hauts-de-France — n'ont plus eu besoin de plaider en réunion. Elles ont cessé de venir avec des notes. L'absence de l'avenant, soigneusement documentée depuis mars 2075, a suffi à alimenter une campagne législative entière. Dans un contexte de double scrutin — Assemblée nationale et municipales la même année —, l'architecture de la Loi de Transition Fiscale, conçue pour contraindre l'exécutif à rendre compte de ses propres décrets, s'est retournée avec une précision presque mécanique contre ceux qui l'avaient portée.
La majorité avait réclamé de la visibilité. Elle l'a obtenue — et c'est précisément cette visibilité qui expose désormais la ligne de fracture entre l'obligation inscrite dans la loi et le calendrier que personne ne maîtrise plus. Le Secrétariat général à la planification écologique a maintenu le rapport annexe dans sa forme technique, sans fléchir sur le fond. Le rapport existe. L'avenant, lui, demeure sans date.
Interrogée à l'issue de la réunion de juin, la secrétaire générale n'a pas commenté. Dans une salle comme celle-là, ne pas commenter le calendrier, c'est déjà répondre sur le fond.
Oisans : quand l'inaction administrative efface ce qu'elle n'a pas osé supprimer
Il existe un mécanisme simple à décrire : une délégation de service public confie à un opérateur la desserte d'un territoire selon des créneaux définis, et tout ce qui opère hors de ces créneaux sans y être intégré finit par s'éteindre faute de statut. Dans l'Oisans, ce mécanisme a produit en 2079 son effet le plus net — non par une décision, mais par l'écoulement du temps.
Depuis la notification d'octobre 2075, les conducteurs déclarants qui assuraient les liaisons tardives et les axes secondaires hors périmètre Transisère ont progressivement cessé leurs tournées. En 2077, Gilles Marcellin, président de la communauté de communes, évoquait encore un calendrier à préciser pour formuler la demande d'extension de délégation. En 2079, cette demande n'est toujours pas arrivée. Ce n'est plus un retard : c'est une issue.
« La délégation couvre les créneaux qu'elle a définis ; elle ne définit pas ceux qu'elle laisse vides. »
Le retournement que documente cette année tient à une précision technique que la directrice de Transisère avait consignée dès son rapport de mai 2075 : les créneaux non couverts par le réseau tarifé — fins de semaine tardives, liaisons secondaires entre hameaux de montagne — n'ont jamais été absorbés par la convention signée. Le réseau informel supprimé de fait n'a pas été remplacé. La délégation couvre les créneaux qu'elle a définis ; elle ne définit pas ceux qu'elle laisse vides.
Ce glissement est précisément ce que la commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes avait choisi de ne pas instruire : en invitant la communauté de communes à formuler une demande d'extension, elle avait transformé une obligation de couverture en procédure à l'initiative du demandeur. Refuser de demander, c'est maintenant la forme que prend l'absence de desserte.
Au guichet de la gare de Bourg-d'Oisans, l'agent de permanence note depuis plusieurs saisons l'absence des carnets de contact qui circulaient jadis entre les conducteurs. Pas interdits. Pas confisqués. Simplement rangés. C'est cette image qui résume le mécanisme : la suppression non assumée n'a pas besoin d'un acte pour être définitive — elle n'a besoin que d'une demande qui ne vient pas.
Terre et Progrès : quand le rapport intermédiaire force le bureau à choisir
Il y avait eu, en novembre dernier, des factures posées sur la table avant que la réunion commence. Un maraîcher du Perche avait sorti les papiers sans les commenter — intrants, remboursements, découvert de fin de campagne. Ils étaient restés là deux heures. Personne n'en avait parlé directement. Mais tout le monde les avait regardés.
En janvier 2079, le bureau de la coopérative Terre et Progrès s'est réuni à Chartres pour examiner le rapport intermédiaire du groupe de travail sur la révision partielle des coefficients. Le document nommait ce que les séances précédentes avaient mis des mois à formuler : au rythme actuel, les maraîchers du Perche et les éleveurs laitiers de Sarthe entrés dans la coopérative après 2065 ne pourront pas atteindre les niveaux d'accès au préfinancement dont bénéficient les adhérents convertis avant 2055. Pas dans une décennie. Probablement jamais, sans modification du barème.
« Désormais, elle figure dans un document officiel de la coopérative, avec des trajectoires chiffrées et des scénarios arbitrables. »
Deux scénarios figuraient dans le document : un raccourcissement des délais d'accès au préfinancement pour les nouveaux entrants, et un mécanisme de révision progressive des coefficients sur six ans. Aucun n'a été voté. Les deux ont été transmis pour délibération au bureau élargi, convoqué en mars.
C'est là que l'année 2079 marque un seuil. Pendant trois ans, la question de l'équité perçue était restée une question de sens — posée à voix basse par Claire Moreau, instruite en groupe de travail, consignée dans des procès-verbaux. Désormais, elle figure dans un document officiel de la coopérative, avec des trajectoires chiffrées et des scénarios arbitrables. André Lecomte a rappelé en séance que le barème avait été conçu pour récompenser un risque historique réel, et que le réviser rétrospectivement comportait ses propres injustices. Il n'a pas contesté les calculs.
Le bureau de mars a un ordre du jour qu'on ne peut plus retirer. Ce n'est pas encore une décision. C'est la première fois que la coopérative ne peut plus faire comme si la question n'était pas posée.
Custines, décembre : ce que la Direction nationale appelle « artistiquement légitime »
La réunion de bilan de décembre s'est tenue dans une salle du ministère de la Culture à Paris, éclairage fluorescent, une vingtaine de personnes autour d'une table en U. Aurélie Steinbach était assise en face des représentants de la Direction nationale de la création. Elle avait apporté un dossier. Eux avaient apporté une définition.
C'est là que le vrai désaccord se loge depuis plusieurs années — non pas dans les critères eux-mêmes, mais dans ce qu'ils présupposent : qu'une activité artistique subventionnable se mesure à une salle fixe, à une jauge déclarable, à une fréquence de représentations publiques comptabilisées. Ce modèle a une histoire. Il a été conçu pour les opérateurs installés, les scènes labellisées, les structures qui font de la capacité d'accueil une preuve de légitimité. Il produit aujourd'hui un marché symbolique interne au secteur culturel, où la définition du fait artistique n'est pas neutre : elle désigne qui compte.
« La Direction ne manque pas de réactivité. »
La compagnie résidente depuis quatre ans autour de Custines, en Meurthe-et-Moselle, crée dans des salles de trente places, des salles des fêtes, des espaces que personne n'a jamais appelés « lieux de création ». Elle irrigue des communes rurales que les scènes labellisées ne desservent pas. Elle n'a pas de jauge déclarable. Elle n'a pas de collection physique — comme le musée de Calais, qui a obtenu une note d'éligibilité en trois semaines au printemps.
Cette comparaison, Steinbach l'a posée à voix haute en séance. La Direction a répondu que les cas n'étaient pas comparables. Calais posait une question nouvelle. Custines pose une question ancienne.
Voilà ce que révèle la réunion de décembre : la Direction ne manque pas de réactivité. Elle la réserve aux objets qui n'ont pas encore de dossier. Pour les compagnies sans salle fixe, le dossier existe. Il s'appelle « zone d'attention prioritaire ». La Direction appelle ça une reconnaissance. On appelle ça, nous, nommer ce qu'on refuse de requalifier.
Jean-Zay : la direction académique tranche, l'équipe ne suit pas
En septembre, une néotitulaire du lycée Jean-Zay de Wazemmes a reçu deux documents le même jour : le protocole officiel de vingt-deux pages validé par la direction académique de Lille, et une transmission orale de sa collègue plus ancienne — séquences de rattrapage, groupes reformés en cours d'année, seuils modulables selon les profils. Deux textes portant le même objet, la filière hybride, et qui ne se ressemblent pas.
Le conflit a éclaté à l'automne, lors d'une réunion pédagogique convoquée par l'inspectrice en charge du suivi. La direction académique avait transmis en juillet son accusé réception du rapport de consultation du printemps, le qualifiant d'« enrichissement ». Elle demandait désormais que les ajustements tacites nommés dans le rapport — les décisions prises séance après séance, les reformations de groupes non codifiées — soient explicitement documentés ou délibérément laissés hors protocole. Un choix à formaliser.
« Créer un espace facultatif pour ce que l'institution refuse d'assumer est une façon élégante de ne pas choisir. »
L'équipe s'est fracturée sur cette injonction. D'un côté, le professeur principal et plusieurs collègues anciens : ce qui vit dans l'ajustement tacite se dénature dès qu'on l'écrit, et le formaliser revient à figer ce qui tient précisément parce que personne ne l'a jamais figé. De l'autre, les enseignants arrivés depuis la réforme de 2074, pour qui l'absence d'écrit signifie l'absence de transmission : chaque départ emporte ce que le suivant ne peut pas reconstituer.
La direction académique a tranché en novembre : le protocole ne sera pas révisé avant la rentrée 2080, mais une annexe facultative pourra accueillir les pratiques que l'équipe choisira de formaliser. Aucune obligation. Aucun calendrier pour l'annexe.
Le camp de la formalisation y lit une victoire à demi : l'espace existe désormais. Le professeur principal a noté en marge de la décision que créer un espace facultatif pour ce que l'institution refuse d'assumer est une façon élégante de ne pas choisir. Sa réserve, consignée dans le procès-verbal de juin 2074, dort toujours dans le même classeur.
Picardie Énergies : quand documenter trop bien devient une condamnation silencieuse
Il y a une règle que Marie Lecomte connaît mieux que quiconque depuis onze ans qu'elle la pratique : un dossier bien construit est un dossier qui tient sous examen. Ce qu'elle a compris plus lentement, et que l'année 2079 a achevé de lui enseigner, c'est que tenir sous examen n'est pas la même chose qu'avancer.
Le directeur de Picardie Énergies avait reposé la question en mars devant la Commission de régulation de l'énergie : à quel moment une instruction devient-elle, de fait, une décision d'exclusion non assumée ? La CRE avait répondu que la durée relevait de la complexité technique du dossier. Ce que la réponse omettait de dire, c'est que cette complexité avait été, pour l'essentiel, produite par le dossier lui-même. Chaque variable supplémentaire que Picardie Énergies avait soumise depuis 2068 — chaque tableau climatique, chaque comparaison de cycles, chaque annotation de performance — avait généré une vérification supplémentaire. L'instruction s'était allongée à proportion de la rigueur.
« La durée d'instruction dépasse désormais la durée de vie commerciale prévisible des premières installations concernées. »
En 2079, la situation a franchi un seuil que le directeur consigne sobrement dans ses notes de suivi : la durée d'instruction dépasse désormais la durée de vie commerciale prévisible des premières installations concernées. Les quatre sites en Savoie et Haute-Loire attendent toujours leur raccordement. Les fournisseurs lithium, homologués plus tôt avec des dossiers moins denses, occupent les créneaux de marché que Picardie Énergies avait identifiés. La cyberattaque qui a touché les systèmes ENEDIS dans les Yvelines en début d'année — six heures de délestage, deux hôpitaux affectés — a brièvement relancé le débat public sur la résilience des infrastructures de stockage distribuées. Les installations sodium-ion, conçues précisément pour ce type de situation, attendaient toujours.
Marie Lecomte a transmis en juin une synthèse actualisée à la CRE, onze ans de données opérationnelles compilées avec la même méthode. Accusé réception reçu. Aucun calendrier communiqué. Ce n'est plus une procédure qui stagne : c'est une procédure qui a trouvé son équilibre dans le statu quo, et qui n'a aucune raison interne de le rompre.
La traçabilité, avait-elle écrit dans ses carnets trimestriels dès 2068, est une garantie. Elle l'est encore. Simplement, elle ne garantit pas ce qu'on croyait.
Nadia Ferhat, quinze ans de présence : ce que la reconnaissance ne dit pas
Il y a une chose que Nadia Ferhat n'a pas faite en 2079 : elle n'a pas demandé à être dans la salle. Non par résignation — par lucidité. Le groupe paritaire des Bouches-du-Rhône s'est réuni deux fois cette année. Elle n'y a pas été conviée. C'est ainsi depuis le début.
En janvier, la Direction des solidarités du Conseil départemental a transmis son bilan annuel de la catégorie « ancrage consolidé ». Document sobre, colonnes nettes. Les cinq sites du quatorzième arrondissement de Marseille y figurent. Karim Amara y figure, sous forme de ligne. Nadia Ferhat n'y figure pas. Elle n'a jamais figuré nulle part dans ces documents — et c'est précisément ce que la Direction appelle une gestion réussie.
« Le groupe paritaire appelle ça une clarification. »
En mars, le groupe paritaire a tenu ce qu'il nomme une session de fond. Il a adopté une note de cadrage « clarifiant les modalités de renouvellement des dotations sur sites à ancrage documenté ». Vingt-deux pages. On y trouve la définition de la continuité, les sources acceptables, les délais. On n'y trouve pas la question qu'elle a posée couloir en 2073 : à quel moment quinze ans de présence continue constituent-ils autre chose qu'une condition d'éligibilité décidée ailleurs ?
Le groupe paritaire appelle ça une clarification. On appelle ça, nous, écrire des règles sur ce qu'on ne veut pas trancher.
Ce qui a changé en 2079, c'est le registre. Le modèle de la cuisine partagée de Wazemmes, dont Ferhat avait documenté le fonctionnement dans ses carnets manuscrits, a été présenté par la préfecture du Nord lors d'un colloque national sur les dispositifs d'intégration. Cité nommément. Reproduit partiellement dans le Calvados et en Seine-Saint-Denis. Le modèle voyage. La personne qui l'a construit reste attachée à une adresse.
Mardi, elle a repris ses tournées. Cinq sites. Feuilles manuscrites. Karim Amara avait allumé avant qu'elle arrive.
Genève, automne 2079 : la France tient, Berlin attend, et le calendrier électoral structure tout le reste
Salle du groupe de travail technique, Genève, troisième semaine de septembre. La même lumière plate, le même ordre du jour serré, les mêmes délégations assises à peu près aux mêmes places — sauf une. Le représentant allemand, pour la troisième année consécutive, est un substitut de rang inférieur. Personne n'a demandé d'explication. Personne n'en attendait.
Ce qui se joue dans cette salle en 2079 dépasse depuis longtemps la querelle technique sur le périmètre des émissions incorporées dans la filière hydrogène franco-allemande. La contradiction documentée par les industriels lorrains en novembre 2073 — deux calculs divergents pour les mêmes jalons Lorraine-Rhénanie-Palatinat — demeure versée au dossier sans résolution formelle. L'Institut Fraunhofer n'a pas retiré ses tableaux révisés. Berlin documente sa propre position sans l'assumer ouvertement. Et la délégation française, portée par le Secrétariat général aux affaires européennes, arrive pour la troisième année avec le même document signé, la même position consolidée, le même silence stratégique : elle ne relance pas une négociation dont l'issue resterait suspendue à un calendrier électoral que personne dans cette salle ne peut ignorer.
« Là où le calendrier politique creuse des vides, la continuité technique comble. »
Les élections législatives et municipales qui renouvellent cette année le paysage politique français ont donné à la posture internationale française une valeur que Bruxelles enregistre discrètement : là où le calendrier politique creuse des vides, la continuité technique comble. La représentante suédoise a noté, sans commenter, la constance française. Dans une salle comme celle-là, noter sans commenter est une forme de reconnaissance que peu d'autres obtiennent.
Berlin attend. Elle compte peut-être sur les lendemains du scrutin pour reprendre l'initiative. Ce que la salle de Genève dit, en attendant, c'est que garantir la continuité est une chose — et que trancher ce qui reste ouvert en est une autre.
Neuroimplants : ce que le médecin décide seul, quand la loi ne décide pas
Le mercredi après-midi, les consultations d'Ahmed Saïdi durent jusqu'à la nuit. Ce n'est pas fatigant de la même façon selon les patients. Certains arrivent avec des questions techniques sur des protocoles en cours. D'autres arrivent avec une décision déjà prise — et lui demandent, après coup, de les accompagner dans ce qu'il n'a pas prescrit.
Depuis que deux de ses patients ont fait poser leurs implants à l'étranger, dans des centres agréés hors de France, une tension nouvelle a pris place dans ses consultations. Pas un conflit ouvert — quelque chose de plus difficile à nommer : l'inconfort d'un praticien qui sait ce dont son patient a besoin, qui sait qu'il existe des centres capables de le faire, et qui ne peut ni orienter officiellement ni ignorer ce qui se fait sans lui. Le cadre légal, toujours absent pour les implants actifs, a délégué cette décision à la relation entre une personne et son médecin. Saïdi ne croit pas que ce soit son rôle de l'assumer seul.
« Le cadre légal, toujours absent pour les implants actifs, a délégué cette décision à la relation entre une personne et son médecin. »
Ses collègues neurologues à la Timone se trouvent au même endroit, chacun différemment. L'un oriente désormais vers un centre belge avec lequel il a établi un contact informel. Une autre refuse catégoriquement, estimant que créer des filières non coordonnées aggrave précisément l'absence de cadre commun. Un troisième attend, en nommant l'attente pour ce qu'elle est : une forme de réponse que personne dans le système n'a le courage d'assumer autrement.
Ce que 2079 a rendu visible dans la neurologie française, ce n'est pas l'absence de volonté — la HAS a ouvert une instruction en janvier, la Commission nationale d'évaluation des dispositifs médicaux a tenu une première séance au printemps. C'est que l'avancée procédurale et la réalité clinique progressent à des vitesses si différentes qu'entre les deux s'est installée une zone grise que chaque praticien traverse seul, selon sa propre éthique, sans que personne ne l'ait décidé ainsi.
Delta du Rhône : les deux parcelles attribuées en gestion, les deux autres forcent une décision inattendue
C'est une carte plastifiée fixée au mur d'une salle de la mairie d'Arles qui dit mieux que n'importe quel document l'état du dossier en 2079. Deux parcelles du secteur nord du Petit Rhône ont un liseré vert depuis le printemps — couleur convention de gestion, couleur Conservatoire du littoral. Deux autres restent en blanc. Ce blanc-là, Jean-Pierre Delacroix le connaît bien : il a accompagné ce dossier depuis plus de vingt ans sans qu'on lui en confie jamais la charge formelle.
Le premier passage de gestion sur les parcelles attribuées en septembre 2078 a eu lieu en avril. Le gardien de site désigné — un technicien du Conservatoire du littoral venu du secteur de la Crau — a pris poste en mars, une semaine avant les premières inspections de terrain. Ce qu'il a trouvé sur place a modifié d'emblée les délimitations prévues dans la convention : une zone de recolonisation par les roselières débordait d'une centaine de mètres sur le périmètre du syndicat mixte. Pas de conflit ouvert, mais un premier désaccord de délimitation consigné par la chargée de mission de la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur en mai. Le dossier, une fois signé, génère ses propres frictions.
« Ce blanc-là, Jean-Pierre Delacroix le connaît bien : il a accompagné ce dossier depuis plus de vingt ans sans qu'on lui en confie jamais la charge formelle. »
C'est lors de la session de janvier que les deux parcelles encore contestées ont connu leur premier mouvement net depuis des années. Les élus de la Camargue gardoise ont retiré leur position en séance — non par conviction, mais sous la pression d'un calendrier budgétaire qui ne leur permettait pas d'assumer une maîtrise d'ouvrage sans financement identifié. Le syndicat mixte se retrouve seul candidat sur ces deux zones de transition agricole. La chargée de mission a pris acte. Une nouvelle convention, distincte de la première, doit être rédigée avant l'été.
Delacroix avait annoté l'ordre du jour de janvier d'une seule question, en bas de page. Elle portait sur les délais de rédaction. Cette fois, quelqu'un lui a répondu par écrit.
Safran : la fragmentation syndicale, seul obstacle qui ne se documente pas
Il y a une règle que Pierre Delmas a apprise à ses dépens entre 2077 et 2079 : un rapport de force ne se constitue pas à partir d'un inventaire, même irréfutable. Il se constitue à partir d'un collectif. Et un collectif, ça ne s'improvise pas en session de conciliation.
La DREETS de Haute-Garonne a reçu en janvier la demande de réunion transmise par Delmas en septembre dernier. L'agenda du premier trimestre n'a pas été consolidé. En langage de secrétariat paritaire, ça veut dire que la réunion n'est pas refusée — elle est simplement moins urgente que tout le reste.
« Un rapport de force ne se constitue pas à partir d'un inventaire, même irréfutable. »
Le retournement de 2079 ne vient pas de la direction Safran. La direction Safran n'a presque rien eu à faire. Ce qui a grippé le dossier vient d'ailleurs : de Bordeaux, où la section locale a transmis en mars une note contestant non pas le contenu de l'inventaire comparatif, mais la méthode de collecte des données. De Nantes, où le délégué FO a maintenu sa position de 2077 — les salariés nantais n'avaient pas mandaté la CFDT pour produire un document les concernant. D'Istres, dont les représentants n'ont pas répondu aux trois sollicitations du premier trimestre.
Ce que cela produit concrètement : l'inventaire comparatif, pièce admise au dossier depuis deux ans, n'a plus de porteur syndical capable de le défendre sur l'ensemble du périmètre. Delmas le défend pour Toulouse. Pour les autres sites, chaque section reste souveraine de sa propre inertie. La fragmentation ne se décrète pas — elle s'installe par accumulation de silences et de souverainetés revendiquées. Et elle bloque plus efficacement qu'un refus patronal, parce qu'elle ne laisse aucune prise.
Delmas a rangé ses carnets après la session de novembre. Il a noté en marge : « preuve inutile sans mandat collectif. » C'est la première fois depuis dix ans qu'il écrit quelque chose d'aussi proche d'un bilan.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS