
2080 : ce qui a été tranché, ce qui a été rangé
Éditorial
Il y a une salle à Bercy où la secrétaire générale du gouvernement a posé son dossier sans l'ouvrir. Une salle à Chartres où André Lecomte a voté contre, sa réserve consignée au procès-verbal comme toujours. Une salle de trente places à Custines, pleine un soir de mars. Ces trois scènes racontent la même année, par des chemins différents.
Ce que 2080 aura produit, c'est d'abord des décisions. Le bureau de Terre et Progrès a tranché — vraiment tranché — sur l'équité entre générations d'adhérents, après des années à tenir la question à portée de main sans l'empoigner. La cartographie de Jean-Pierre Delacroix a changé de nature : elle est devenue un document opposable, avec une convention signée, un gardien, des frictions consignées. Des acteurs ont agi, des calendriers ont tenu.
Mais l'année révèle aussi, avec une constance presque didactique, que la visibilité n'est pas la reconnaissance. Nadia Ferhat entre dans la littérature institutionnelle par Lyon — son prénom y figure, pas son statut. Le modèle de Wazemmes voyage ; la transmission orale qui le fait tenir, elle, reste sans mandat. Aurélie Steinbach a cessé d'envoyer des dossiers à Paris : non par résignation, mais parce qu'elle a compris que documenter un cas, aussi bien que ce soit fait, ne contraint pas une Direction qui a choisi de ranger plutôt que de résoudre.
Ce que 2080 nomme, c'est l'écart entre ce qui s'écrit et ce qui s'assume. Des choses ont abouti. D'autres ont été reconnues sans être tenues. La différence entre les deux s'appelle, selon les salles, un procès-verbal ou une politique.
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Il y a une carte que Jean-Pierre Delacroix porte depuis plus de vingt-cinq ans.
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Il y a un mécanisme qu'il faut comprendre avant d'en mesurer les effets. Depuis 2068, le directeur de Picardie Énergies tient des carnets trimestriels d'exploitation pour ses installations sodium-ion en Savoie et en Haute-Loire. Ces carnets avaient convaincu la Commission de régulation de l'énergie d'adopter en 2070 un régime de tolérance documentée dans la vallée de la Maurienne. Ce même corpus de données, en s'épaississant, a ensuite fourni matière à chaque demande de complément supplémentaire. Ce que 2080 ajoute à cette séquence, c'est sa conclusion la plus nette à ce jour : la durée d'instruction a désormais dépassé la durée de vie commerciale de plusieurs des installations que la procédure était censée homologuer.
Le directeur de Picardie Énergies a transmis en juin au CRE une synthèse actualisée compilant onze ans de données opérationnelles — la même méthode, le même format, la même rigueur. L'accusé de réception est arrivé. Aucun calendrier n'a été communiqué. Cette symétrie s'est répétée en septembre, quand il a joint à une note complémentaire le rappel d'une cyberattaque sur le réseau ENEDIS dans les Yvelines, début 2080 : six heures de coupure, deux hôpitaux perturbés. Le module de sécurisation que Picardie Énergies avait proposé comme réponse partielle à ce type d'incident y était cité nommément. L'ANSSI a accusé réception. Aucun calendrier n'a été annoncé.
« La traçabilité n'est plus ce qui prouve. »
Le basculement de 2080 n'est pas spectaculaire. Il tient dans une formule que Marie Lecomte, ingénieure à RTE, a posée lors d'une réunion de suivi à Paris en mars : « La traçabilité n'est plus ce qui prouve. C'est ce qui retarde. » La CRE n'a pas modifié ses critères. Elle a simplement continué d'appliquer une procédure dont la durée intrinsèque est devenue le principal obstacle à son propre objet.
Sur le terrain, les concurrents lithium — homologués plus tôt, avec une documentation moins exhaustive — occupent désormais les créneaux de marché que Picardie Énergies avait identifiés dès 2068. L'asymétrie n'est plus conjoncturelle : elle est installée.
Oisans : navetteurs contre saisonniers, la guerre des créneaux que Transisère ne peut pas gagner
Il y a un mécanisme simple à comprendre avant d'en mesurer les effets. La délégation confiée à Transisère sur les axes Bourg-d'Oisans–Grenoble a été conçue pour les flux réguliers : les navetteurs salariés des vallées, les déplacements domicile-travail structurés autour des horaires de bureau de Grenoble. Ce que cette architecture ne pouvait pas absorber — et que personne n'avait modélisé au moment de la signature en 2074 — c'est le gonflement des flux touristiques saisonniers sur les mêmes axes, avec des pics d'horaires radicalement différents : fins de week-end tardives, départs de stations le dimanche soir, retours vers la métropole après vingt heures.
Ce conflit d'usages a éclaté au grand jour en 2080. D'un côté, les associations d'usagers locaux — navetteurs, salariés des services à la montagne, habitants permanents de l'Oisans — documentent depuis des mois que les créneaux tarifés de Transisère sont saturés aux heures de pointe professionnelles, tandis que les liaisons tardives restent sans opérateur désigné. De l'autre, les opérateurs régionaux de transport touristique réclament que ces créneaux vides leur soient ouverts, fût-ce de façon saisonnière. La commission régionale de mobilité d'Auvergne-Rhône-Alpes, saisie en mars, a tranché sans ambiguïté : la délégation exclusive crée un périmètre juridique homogène, et l'introduction d'opérateurs saisonniers sur des créneaux formellement non couverts crée une ambiguïté incompatible avec les termes de la convention.
Les associations d'usagers locaux ont perdu cette bataille-là. Gilles Marcellin, président de la communauté de communes de l'Oisans, a pris acte de la décision sans la contester formellement. Ce qui reste irrésolu, c'est plus profond que le calendrier d'une demande d'extension : c'est la définition même de ce qu'une délégation de service public est censée couvrir — les flux qu'elle a prévus, ou les besoins qu'elle ne peut pas ignorer.
Delta du Rhône : Jean-Pierre Delacroix et la carte qui rend les conflits opposables
Il y a une carte que Jean-Pierre Delacroix porte depuis plus de vingt-cinq ans. Pas une carte de randonnée — une cartographie des parcelles classées du Petit Rhône, avec ses superpositions de périmètres, ses zones tampon, ses annotations à la main dans les marges. En 2080, cette carte a changé de nature : elle est devenue un document opposable.
Delacroix n'a jamais reçu de mandat formel pour ce dossier. Il a commencé par une note transmise à la DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur en 2052, signalant les insuffisances de la doctrine pour les zones humides camarguaises. Depuis, il a suivi chaque réunion, annoté chaque ordre du jour, consigné chaque réponse écrite. En janvier 2079, il avait obtenu quelque chose de simple et décisif : une réponse rédigée, datée, nominative, sur le délai de rédaction des nouvelles conventions.
En 2080, ce premier acquis a produit ses effets. La chargée de mission de la DREAL a rédigé avant l'été la convention relative aux deux parcelles restées contestées — celles que les élus de la Camargue gardoise avaient finalement abandonnées en janvier 2079, faute de financement identifié pour assumer la maîtrise d'ouvrage. Le syndicat mixte de gestion du delta, seul candidat sur ces zones de transition agricole, a signé en septembre. Deux parcelles, un gardien, une convention. L'autre chemin n'a pas été retenu ; il n'a pas non plus disparu.
Sur le terrain, la recolonisation des roselières observée au printemps continue de déborder légèrement le périmètre du Conservatoire du littoral. Le premier désaccord de délimitation consigné en mai 2079 n'a pas été résolu ; il a été enregistré dans le dossier de suivi de la chargée de mission, avec une demande de relevé complémentaire pour l'automne.
C'est là que Delacroix se trouve en 2080 : dans un dossier vivant, avec des frictions documentées et des calendriers tenus. Ce n'est pas ce qu'il espérait en 2052. C'est plus que ce qui existait avant que la cartographie ne nomme les conflits pour ce qu'ils étaient.
Terre et Progrès : le bureau de Chartres doit enfin trancher
La salle de réunion de la coopérative Terre et Progrès, à Chartres, sentait le café refroidi quand André Lecomte a posé le rapport intermédiaire sur la table, en janvier. Pas d'introduction. Pas de préambule. Le document était là depuis l'automne dernier, avec ses deux scénarios chiffrés, ses trajectoires comparées, ses colonnes qui ne mentent pas. Le bureau savait ce qu'il venait faire.
Depuis la formalisation de la question par le groupe de travail en 2077, la coopérative avait réussi l'exploit de tenir l'enjeu à portée de main sans jamais l'empoigner. Cette année, le retournement est venu d'où personne ne l'attendait : non pas d'un vote contesté ni d'une démission fracassante, mais d'un calendrier qui s'est refermé sur lui-même. Le rapport intermédiaire, déposé à l'automne 2079, portait une première : pour la première fois dans l'histoire de la coopérative, l'écart de trajectoire entre les exploitants convertis avant 2055 et les maraîchers du Perche ou les éleveurs laitiers de la Sarthe était chiffré, nommé, inscrit dans un document officiel. Lecomte ne contestait pas les calculs. Il n'a jamais contesté les calculs. Sa position tient depuis des années : réviser le barème, c'est trahir ceux qui ont pris le risque quand ce n'était pas encore une norme.
« Pour la première fois dans l'histoire de la coopérative, l'écart de trajectoire entre les exploitants convertis avant 2055 et les maraîchers du Perche ou les éleveurs laitiers de la Sarthe était chiffré, nommé, inscrit dans un document officiel. »
Mais le bureau, en 2080, a choisi autrement. Après trois séances d'examen, il a voté en mars l'adoption du second scénario : un mécanisme de révision progressive des coefficients sur six ans, applicable aux nouveaux entrants à compter de la campagne suivante. Lecomte a voté contre. Sa réserve a été consignée au procès-verbal, comme toujours. Claire Moreau, présente, n'a pas cherché à l'emporter plus qu'il ne fallait.
Les contrats avec les cantines scolaires de l'Eure-et-Loir tiennent. Les livraisons continuent. Ce que la coopérative a tranché, c'est la définition de ce qu'elle doit à ceux qui arrivent — pas seulement à ceux qui ont commencé.
Aurélie Steinbach : sept ans à attendre que la Direction daigne regarder
Il y a un moment dans une carrière où l'on cesse de croire que la prochaine réunion changera quelque chose. Aurélie Steinbach, directrice de la scène nationale de Nancy, a atteint ce moment en 2080 — non pas avec amertume, mais avec une clarté froide qui ressemble à une décision.
Depuis 2073, elle porte dans ses dossiers le cas de la compagnie résidente de Custines : quatre ans d'implantation dans les communes rurales de Meurthe-et-Moselle, des salles de trente places, des partenariats actifs avec plusieurs communautés de communes, zéro subvention de résidence. La Direction nationale de la création appelle ça une « zone d'attention prioritaire ». Steinbach appelle ça, elle, documenter ce qu'on refuse d'assumer.
« Les questions anciennes s'administrent. »
En janvier 2080, la Direction a rendu public son bilan quinquennal du cadrage de 2073. Trente-deux pages. La compagnie de Custines n'y figure pas. Elle y était attendue, après la réunion de décembre 2079 où Steinbach avait posé la comparaison avec le musée de Calais — cas traité en trois semaines, note de cadrage produite en urgence, problème réglé. La Direction avait répondu : cas non comparables. Calais était une question nouvelle. Custines était une question ancienne.
C'est précisément ça. Les questions anciennes s'administrent. Elles ne se résolvent pas.
Ce qui a changé en 2080, c'est Steinbach elle-même. Elle a cessé d'envoyer des dossiers à Paris. Non par résignation — elle continue d'accompagner la compagnie, de chercher des financements croisés auprès du Conseil régional Grand Est et de la communauté de communes de Meurthe-et-Moselle. Mais elle a compris que la Direction nationale ne bougera pas sous la pression d'un cas bien documenté. Elle bougera, peut-être, sous la pression d'une réforme structurelle que personne n'a encore lancée.
Isabelle Cloarec, depuis Rennes, suit la trajectoire de Steinbach avec une attention non dissimulée. Les sept compagnies bretonnes qu'elle porte depuis 2076 attendent toujours leur inscription dans un tableau de bord officiel. Ce qu'elle dit en privé : « Aurélie a raison. Ils appellent ça prioritaire. Nous, on appelle ça ranger. »
La compagnie de Custines joue en mars. Salle des fêtes. Trente places. Pleine.
Jean-Zay : ce que la néotitulaire ne trouvera pas dans le protocole
Elle s'appelle Lena Vasseur. Elle a pris son poste au lycée Jean-Zay de Wazemmes à la rentrée de septembre 2080, trois semaines après avoir rendu les clés de son studio lillois pour un appartement deux pièces plus près du métro. Sur son bureau, le premier jour, vingt-deux pages agrafées : le protocole de la filière hybride, validé par la direction académique de Lille en 2074, revu à la marge depuis. Elle l'a lu deux fois. A coché des passages. A recommencé.
Ce qu'elle n'a pas trouvé dans ces vingt-deux pages, c'est ce que sa collègue plus ancienne lui a transmis en octobre, debout dans le couloir, entre deux sonneries : les reformations de groupes décidées en cours d'année selon des seuils que personne n'a écrits, les séquences de rattrapage ajustées séance après séance selon ce que les élèves montrent, les silences productifs qu'il faut distinguer des silences inquiétants. Ce savoir-là circule à voix basse depuis que le protocole a figé une version du travail réel — une version honnête, mais incomplète, prise à un moment précis où l'architecte de la filière s'apprêtait à partir.
« Le protocole formalisait une perte autant qu'une transmission. »
Le professeur principal a vu s'installer ce dédoublement pour la troisième rentrée consécutive. Il avait consigné une réserve au procès-verbal de juin 2074 : le protocole formalisait une perte autant qu'une transmission. La réserve dort dans un classeur. Elle n'a pas été communiquée à Lena Vasseur.
Ce qui a tenu, en 2080, c'est la transmission orale elle-même. La collègue plus ancienne a continué de la faire, sans mandat, sans que la direction académique ne l'organise ni ne la reconnaisse. L'enrichissement du protocole, promis après la consultation du printemps 2079, n'a pas abouti avant la rentrée. Lena Vasseur a appris ce qu'elle pouvait apprendre. Le reste, elle l'apprend encore.
L'avenant fantôme change de mains — et de menaçants
La secrétaire générale du gouvernement est arrivée la première, comme toujours. Salle Clemenceau, troisième étage de Bercy, mardi de novembre. Avant les juristes, avant les représentants des collectivités, avant le sténographe. Elle a posé son dossier sur la table sans l'ouvrir. Ce geste-là, dans cette salle, signifie une seule chose : ce qui va se passer n'est plus une surprise pour personne, et surtout pas pour elle.
Ce qui s'est passé, c'est que la majorité issue des élections de 2080 a envoyé ses propres représentants réclamer la co-rédaction de l'avenant aux péréquations territoriales. Non pas pour le débloquer — pour en disputer la paternité. L'argument tient en une phrase, et ils l'ont posée à voix haute : la loi de Transition Fiscale et de Souveraineté Budgétaire avait été votée sous une majorité qui n'existe plus. L'obligation de suivi territorial inscrite dans ce texte engage-t-elle une configuration parlementaire révolue, ou le gouvernement en place — quel qu'il soit — au moment de l'exécution ?
« L'arme s'est retournée une deuxième fois. »
La question est constitutionnelle. Elle est aussi, et surtout, politique. La secrétaire générale a répondu ce qu'elle devait répondre : la loi promulguée lie l'exécutif, pas une majorité. Le Conseil constitutionnel avait tranché sur le fond en 2075 ; il n'avait pas tranché sur qui rédige. Cette nuance, les nouveaux parlementaires l'avaient lue. Ils avaient travaillé.
Le retournement de 2080, c'est ça : l'arme s'est retournée une deuxième fois. Les trois régions qui avaient fait de l'avenant absent leur argument de campagne ont obtenu ce qu'elles réclamaient — du mouvement, de la dispute visible, une salle pleine. Ce n'est pas ce qu'elles espéraient. Elles espéraient un avenant. Ce qu'elles ont produit, c'est un conflit de légitimité qui reporte la rédaction aussi sûrement que le silence l'avait fait pendant cinq ans.
Dans une salle comme celle-là, avoir raison sur le fond et perdre sur le calendrier sont exactement la même chose.
Wazemmes voyage, Ferhat reste
Il y a eu un avant et un après, en 2080. Pas une décision spectaculaire. Pas une loi. Juste une date : le 17 mars, à Lyon, lors du colloque national « Intégration par le faire » organisé par la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie, le modèle de cuisine partagée de Wazemmes a été présenté en séance plénière, cité nommément, reproduit en annexe du rapport final. Le modèle est désormais entré dans la littérature institutionnelle.
Ce que cela révèle, c'est la nature exacte du mécanisme. Le modèle voyage. Nadia Ferhat, elle, ne voyage pas. Quinze ans de supervision, cinq sites du quatorzième arrondissement de Marseille, des carnets manuscrits que personne n'a jamais demandés et que tout le monde a fini par utiliser — tout cela figure dans le rapport de Lyon en pages 34 à 37. Son prénom y apparaît. Pas son statut. Pas son mandat. Pas son titre. La cuisine partagée a un auteur pour la littérature institutionnelle ; pour la Direction des solidarités du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, elle a une adresse.
« Le modèle voyage. »
Le groupe paritaire a tenu sa session de bilan en juin. Vingt-deux pages d'analyses, un cadrage révisé des critères de renouvellement des dotations. La question que Ferhat avait posée dans ce couloir en 2073 — à quel moment quinze ans de présence continue constituent autre chose qu'une condition d'éligibilité décidée ailleurs — n'y figure pas. Ils appellent ça une clarification. On appelle ça, nous, une réponse qui ne répond pas.
Karim Amara a allumé la salle du quatorzième avant qu'elle arrive, comme d'habitude. Mardi. Cinq sites. Feuilles manuscrites. La Seine-Saint-Denis a demandé une documentation plus détaillée du modèle en vue d'une adaptation locale. C'est à Ferhat qu'on a écrit. Elle a répondu. Aucune des deux parties n'a mentionné son contrat.
OVHcloud : l'architecture ouverte contre le cloisonnement souverain, et l'impasse qui s'installe
Il y a une salle au centre technique d'OVHcloud à Roubaix où deux équipes se regardent depuis plusieurs mois avec une politesse qui ne cache plus grand-chose. D'un côté, les équipes produit qui défendent l'architecture ouverte du module de pseudonymisation renforcée — interopérable, documentée sur sept ans et demi, conçue pour s'intégrer aux systèmes d'information hospitaliers sans verrouillage propriétaire. De l'autre, les équipes conformité, qui soutiennent depuis le printemps 2080 qu'aucun client public national ne signera tant que le module ne repose pas sur un cloisonnement propriétaire certifiable en une étape, sans condition bruxelloise suspensive.
Le désaccord est technique en surface. En profondeur, il porte sur une question de pouvoir assez simple : qui définit ce qu'est un standard souverain — l'opérateur qui a constitué la documentation, ou le client public qui fixe ses conditions d'achat ?
« qui définit ce qu'est un standard souverain — l'opérateur qui a constitué la documentation, ou le client public qui fixe ses conditions d'achat ? »
Les équipes produit ont un argument solide : l'architecture ouverte est précisément ce qui a permis sept ans et demi de traçabilité opérationnelle, les mêmes données qui ont convaincu l'ANSSI d'ouvrir une instruction accélérée en 2071. Refermer l'architecture sur un cloisonnement propriétaire, c'est effacer l'avantage comparatif du module au profit d'une conformité de façade.
Les équipes conformité répondent avec une égale franchise : les marchés publics hospitaliers n'attendent pas les architectures élégantes. Ils attendent les cases cochées. Et en 2080, les cases que cochent les concurrents homologués depuis 2071 — avec moins de documentation, moins de rigueur, mais une certification complète — sont les seules cases qui comptent dans les appels d'offres.
Le directeur technique a tranché en faveur d'une expérimentation limitée : un démonstrateur cloisonné sera développé en parallèle du module existant, sans le remplacer, pour un appel d'offres régional identifié. En langage de comité de direction, ça s'appelle ne pas choisir. En langage de la situation, ça s'appelle apprendre à coexister avec une contradiction que personne n'a encore résolue.
Hydrogène franco-allemand : Berlin envoie encore un substitut, Genève enregistre
Genève, groupe de travail technique sur les émissions incorporées de l'hydrogène. Semaine trois de la session d'automne 2080. La même lumière plate, le même ordre du jour serré, les mêmes délégations aux places habituelles — sauf une. Le représentant allemand est, pour la quatrième année consécutive, un substitut de rang inférieur. Personne n'a demandé d'explication. Personne n'en attendait.
L'élection présidentielle française est passée au printemps. Le double scrutin législatif et municipal de 2079 avait creusé un silence délibéré côté français ; les résultats de 2080 ont installé une nouvelle configuration à Paris, mais le Secrétariat général aux affaires européennes assure la continuité technique sans avoir relancé la négociation. La position consolidée depuis l'arbitrage de mars 2075 tient. Elle ne progresse pas.
« Dans une enceinte comme celle-là, noter sans commenter est une forme de reconnaissance. »
Berlin n'a pas retiré les tableaux révisés de l'Institut Fraunhofer. La contradiction documentée par les industriels de la vallée de la Fensch en 2073 — deux calculs divergents pour les mêmes jalons Lorraine-Rhénanie-Palatinat — demeure versée au dossier technique sans résolution formelle. Dans la salle, la représentante suédoise a noté la constance française. Elle n'a pas commenté. Dans une enceinte comme celle-là, noter sans commenter est une forme de reconnaissance.
Ce que 2080 révèle, c'est que le vide électoral français que Berlin attendait pour reprendre l'initiative ne s'est pas ouvert comme prévu. La continuité technique a suturé le calendrier politique. Garantir cette continuité est une chose. Trancher sur le fond en est une autre — et cette autre chose reste entière.
Ahmed Saïdi : le choix que ni la loi ni la hiérarchie ne feront à sa place
En juin 2080, Ahmed Saïdi a assisté à une scène qu'il n'avait pas prévue. Dans la salle de réunion du service de neurologie de la Timone, ses deux collègues ont présenté leurs résultats respectifs sur les mêmes patients — ceux du groupe qui attend depuis des années un cadre légal pour les neuroimplants. Deux protocoles de suivi différents. Des trajectoires cliniques qui divergent. Et personne dans la salle pour dire lequel avait raison.
Le premier collègue oriente désormais systématiquement vers un centre belge avec lequel il a établi un contact informel. Ses patients ont accès à une prise en charge coordonnée, des données post-opératoires lisibles, un suivi structuré. Le second refuse catégoriquement de constituer des filières hors du système français : créer des voies parallèles, dit-il, aggrave l'absence du cadre commun qu'on réclame depuis seize ans. Entre les deux, la réunion de juin n'a pas tranché. Elle a simplement produit un procès-verbal.
« Deux protocoles de suivi différents. »
Saïdi suit cette tension depuis 2079 sans avoir bougé de sa propre position — celle qu'il a lui-même appelée, dans une note consignée à cette époque, « ni médecin référent ni simple observateur ». En 2080, cette formule a pris un sens clinique concret. Car les résultats divergent non seulement selon les protocoles, mais selon les patients : certains de ceux orientés vers Bruxelles montrent des récupérations fonctionnelles que les dossiers français n'auront jamais la capacité de documenter correctement, faute de compatibilité des formats. D'autres, restés dans l'attente, ont vu leur état se stabiliser ou se dégrader sans que le cadre légal ait bougé d'un centimètre.
La Haute Autorité de santé poursuit son instruction. Le Comité national d'éthique du numérique en santé a rendu en mars un avis préliminaire reconnaissant l'absence de protection pour les patients opérés hors France. Ce sont des avancements réels. Ils ne répondent pas à la question que Saïdi emporte avec lui le soir en quittant la Timone : laquelle des deux pratiques de ses collègues sert mieux ceux qui lui restent.
Safran : quand la fragmentation syndicale fait mieux le travail que la direction
Il y avait, sur la table de la DREETS de Haute-Garonne en mars 2080, un inventaire comparatif que tout le monde avait accepté comme pièce au dossier et que personne n'était en mesure de porter. Pierre Delmas, secrétaire CFDT à l'usine Safran de Toulouse, le savait depuis l'automne dernier. Ce qu'il n'avait pas entièrement mesuré, c'est la forme que prendrait la confirmation.
La session du premier trimestre s'est tenue. La direction Safran a maintenu sa ligne avec une constance qu'il faut bien appeler cohérente : un accord d'établissement reste un accord d'établissement, et le droit social français n'a pas changé d'avis entre novembre 2079 et mars 2080. Ce que l'inventaire de 2074 documente — compétences structurellement équivalentes, rémunérations structurellement différentes selon les sites — ne crée pas d'obligation de cohérence entre Toulouse, Bordeaux, Nantes et Istres. La direction a dit non en novembre. Elle a dit non en mars. En langage de comité de direction, une telle constance s'appelle une position juridique. Dans les faits, c'est une stratégie d'attente : laisser la fragmentation syndicale faire le travail.
« La direction a dit non en novembre. »
Elle le fait remarquablement bien. La section bordelaise a transmis au printemps une note contestant non pas les conclusions de l'inventaire, mais la méthode de collecte des données. La délégation FO de Nantes maintient que ses salariés n'ont pas mandaté la CFDT pour produire un document les concernant. Istres n'a pas répondu à trois sollicitations successives. Delmas défend Toulouse. Chaque site défend sa souveraineté. L'ensemble produit une immobilité qu'aucun refus patronal n'aurait su organiser aussi proprement.
Ce qui a changé en 2080, c'est le diagnostic. Delmas a consigné dans une note de juin — pour lui-même, précisément — une formule qu'il n'avait pas encore écrite en dix ans de dossier : « preuve inutile sans mandat collectif ». Pas une démission. Un inventaire de la situation réelle. La prochaine session de la commission paritaire est fixée à l'automne. L'inventaire comparatif y figurera encore. Pièce admise, toujours pas utilisée.
Sources
Documents de référence sur lesquels la rédaction s'est appuyée pour composer cette édition, les plus sollicités en premier.
- Convention Citoyenne pour le Climat
- Solagro
- GIEC
- RTE
- France Stratégie
- Commission européenne
- Commission de l'intelligence artificielle
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse - DEPP
- DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - Ministère de l'Éducation nationale
- Ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse
- INSEE
- DREES
- CEVIPOF
- RAMSES (IFRI)
- Ministère de la Culture - DEPS